En Suisse, la classe moyenne s’appauvrit !

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La Suisse passe pour un pays riche, stable et protégé, mais derrière les chiffres officiels et les salaires élevés, une réalité beaucoup plus brutale s’impose : la classe moyenne ne parvient plus à absorber la hausse continue du coût de la vie. Primes d’assurance-maladie, loyers, carburants, mazout, transports, impôts et courses alimentaires progressent, tandis que les salaires ne suivent pas au même rythme. Résultat, des ménages pourtant considérés comme aisés doivent désormais arbitrer entre leur voiture, leurs loisirs, leurs vacances et même certains achats essentiels. Face à cette pression, de nombreux Suisses cherchent des protections concrètes, et l’or physique reste pour beaucoup une réponse historique à l’érosion du pouvoir d’achat, notamment à travers des valeurs refuges comme les 20 francs Napoléon tête nue.

Le constat est particulièrement frappant dans un pays où le niveau de vie reste parmi les plus élevés du monde. À Vevay, derrière l’image carte postale de la Suisse, les clients d’un marché décrivent une vie quotidienne de plus en plus difficile. Une cliente résume une angoisse partagée par beaucoup : les coûts deviennent « insupportables », au point qu’elle sait déjà qu’elle ne pourra plus payer certaines dépenses l’année suivante, sans savoir exactement laquelle elle devra sacrifier : les impôts, l’assurance maladie ou autre chose. Elle explique devoir réfléchir à chaque achat, y compris pour de simples fruits et légumes. Cette pression pousse certains ménages à envisager des placements tangibles, comme l’achat de pièces d’or, afin de protéger une partie de leur épargne contre la hausse générale des prix.

Le ressenti des consommateurs est confirmé par les chiffres officiels. En août 2026, l’indice des prix à la consommation suisse a progressé de 0,4% sur un mois et de 0,8% sur un an, avec des hausses notamment portées par les loyers, l’essence, le diesel, le mazout et les services hospitaliers. En septembre, l’inflation a encore accéléré à 1% sur un an, sous l’effet du rebond des produits pétroliers. Ces hausses peuvent sembler modestes comparées à d’autres pays, mais elles frappent des budgets déjà saturés par des charges fixes très élevées. C’est précisément cette accumulation qui explique pourquoi de plus en plus de ménages cherchent à diversifier leur épargne avec des actifs réels, notamment via l’achat de lingots d’or.

Le cas d’une famille de Luan, dans le district de la Broye, illustre parfaitement ce phénomène. Sabrina est infirmière à domicile et Mathieu travaille comme paysagiste pour la commune. Tous deux sont salariés, vivent dans une maison appartenant à la famille et affichent un revenu net mensuel de 11 200 francs. Sur le papier, ce montant paraît confortable. Dans la réalité, il est immédiatement rongé par une série de charges fixes : assurance de la maison, chauffage au mazout, primes d’assurance-maladie, impôts, remboursements, courses, garde des enfants, leasing automobile, carburant et électricité. Le calcul aboutit à plus de 7 000 francs de charges fixes mensuelles, sans compter de nombreuses dépenses courantes. Dans ce contexte, la tentation de sécuriser une partie du patrimoine avec de l’or devient compréhensible, par exemple avec des pièces d’or.

Le poste le plus douloureux reste le chauffage. La famille dispose de trois cuves de 1 500 litres, dont deux sont déjà vides et la troisième contient encore environ 1 200 litres de mazout. Mathieu explique qu’il espère tenir tout l’hiver avec ce qui reste, en attendant une baisse « considérable » du prix du fioul. Entre le dernier remplissage et le moment du reportage, le prix du mazout a augmenté de 52%. Même si la maison a été rénovée il y a cinq ans pour améliorer l’isolation et réduire la consommation d’énergie, l’explosion du prix de l’énergie annule une partie de ces efforts. Cette situation rappelle que l’inflation ne se limite pas aux prix affichés en magasin : elle atteint d’abord les dépenses contraintes, celles que l’on ne peut ni reporter ni supprimer facilement. Pour beaucoup, préserver son épargne passe alors par des valeurs refuges comme les 20 francs Napoléon tête nue.

Les primes d’assurance-maladie constituent l’autre bombe à retardement du budget des ménages suisses. Pour Sabrina et Mathieu, l’assurance-maladie représente 5 200 francs par an pour lui, 6 700 francs pour elle et un peu plus de 2 000 francs par enfant. À l’échelle nationale, les primes ont augmenté de 4,4% en moyenne en 2026, portant la prime mensuelle moyenne à 393,30 francs. Pour 2027, la hausse moyenne annoncée atteint 5%, avec une prime moyenne portée à 412 francs par mois. Ces hausses successives expliquent pourquoi une famille peut sentir son niveau de vie reculer même lorsque son revenu ne baisse pas. Face à cette dégradation continue, certains ménages cherchent à protéger leur pouvoir d’achat par des actifs physiques, notamment l’achat de pièces d’or.

Une classe moyenne prise en étau

La classe moyenne suisse est aujourd’hui coincée entre deux réalités. Les ménages les plus modestes peuvent bénéficier d’aides, tandis que les ménages les plus riches disposent d’une marge financière suffisante pour absorber les hausses. Entre les deux, les familles actives supportent l’essentiel des prélèvements, des assurances, des loyers, des transports et des coûts liés aux enfants, sans bénéficier du même niveau de protection. Cette sensation d’être « le casque » de tout le monde revient régulièrement dans les témoignages recueillis. Les personnes interrogées ne se disent pas pauvres, mais elles décrivent une forme de déclassement silencieux : elles travaillent, paient leurs factures, remplissent leurs obligations, mais ne parviennent plus à conserver une marge de liberté à la fin du mois.

Cette pression ne se limite pas aux dépenses visibles. Elle crée aussi une charge psychologique croissante. Sabrina et Mathieu expliquent qu’ils parviennent encore à payer leurs factures, mais que ce qui diminue, c’est ce qui reste à la fin du mois. Conséquence directe : les activités extrafamiliales, les sorties, les vacances et les petits plaisirs sont progressivement réduits. Le couple décrit une anxiété nouvelle, liée à la peur de l’imprévu. Une facture médicale exceptionnelle, une réparation importante ou une dépense imprévue peut suffire à faire basculer un budget déjà tendu. Selon une journaliste spécialisée dans la défense des consommateurs citée dans le reportage, tous les ménages ne disposent pas de 2 500 francs disponibles pour faire face à des frais médicaux exceptionnels.

Les chiffres issus d’une récente étude sur le pouvoir d’achat des Romands confirment cette surveillance permanente du budget. 89% des personnes sondées affirment contrôler leurs dépenses chaque mois. 58% font des sacrifices sur leurs loisirs et leurs vacances, tandis que 47% réduisent leurs dépenses alimentaires. Sabrina illustre cette nouvelle prudence en achetant désormais sa viande en très grande quantité, avec des amis, afin de réduire la facture. Ce n’est plus seulement une question de confort : c’est une stratégie de survie budgétaire pour des ménages qui, pourtant, travaillent à plein temps.

Les agriculteurs aussi travaillent pour payer

Le phénomène ne touche pas uniquement les salariés. Dans le Gros-de-Vaud, à Poliez-Pittet, Lionel et Aurore exploitent une ferme d’une trentaine d’hectares, avec des poulets d’engraissement, des vaches laitières et une production originale de chips artisanales bio. En cumulant toutes leurs activités, ils génèrent environ 280 000 francs de revenus bruts annuels. Ce chiffre peut impressionner, mais il ne reflète pas leur revenu disponible. Leur exploitation exige des heures de travail épuisantes, des investissements importants, des frais bancaires, des assurances, du carburant, de l’électricité, des impôts et le remboursement d’une hypothèque portant sur la maison et les bâtiments agricoles.

Leur addition mensuelle atteint près de 20 000 francs de charges fixes. Elle comprend notamment 2 527 francs d’impôts, 4 930 francs d’hypothèque, 1 400 francs de primes d’assurance-maladie, 1 600 francs d’assurances diverses, 1 300 francs de leasing de véhicules et 1 200 francs de carburant. Aurore anticipe en outre une forte hausse de sa facture d’essence, qu’elle estime susceptible de doubler dans les semaines suivantes. Son constat est sans détour : « On travaille pour payer. » Cette phrase résume la situation d’une partie de la classe moyenne et des exploitants agricoles, dont les revenus importants servent d’abord à financer des coûts fixes qui ne cessent d’augmenter.

Lionel décrit également une perte de viabilité économique de l’exploitation familiale. Son grand-père employait autrefois son père, et l’entreprise faisait vivre plusieurs familles. Aujourd’hui, malgré une activité plus lourde et des coûts plus élevés, il travaille pratiquement seul, avec un employé qui le remplace un dimanche par mois. Il parle de frustration : l’exploitation s’est agrandie, la charge de travail a augmenté, mais le résultat économique n’a pas suivi. Ce témoignage montre que la crise du pouvoir d’achat ne concerne pas seulement les consommateurs, mais aussi les producteurs, pris entre la hausse de leurs coûts et la difficulté à répercuter ces augmentations sur leurs prix de vente.

Le contrat social mis à mal

À Berne, le débat politique reflète cette colère montante. Benoît Gaillard, conseiller national socialiste en fonction depuis un an, reconnaît et dénonce l’inertie du Parlement sur la question du pouvoir d’achat. Il parle même d’un « contrat social rompu ». Selon lui, des solutions existent déjà. Sur les loyers, il rappelle que la loi prévoit que le loyer doit permettre au propriétaire de couvrir ses coûts tout en réalisant un rendement raisonnable. À ses yeux, l’application rigoureuse de cette règle pourrait entraîner des baisses de loyers de 10 à 30% pour certains logements. Il estime que la volonté politique fait défaut, mais que la mesure est réalisable.

Sur les carburants, Benoît Gaillard dénonce l’explosion des marges tout au long de la chaîne de production et de distribution. Il rappelle que la loi sur l’approvisionnement économique du pays permet, en cas de problème menaçant l’économie nationale, d’activer une surveillance des prix et un contrôle des marges. Pour lui, il suffirait d’avoir le courage politique d’utiliser cet outil. Cette position s’oppose à celle d’autres élus, notamment à droite, qui privilégient la baisse des impôts et des taxes pour redonner du pouvoir d’achat aux ménages. Le débat porte donc moins sur l’existence du problème que sur la solution à privilégier : régulation des prix et des marges, ou allègement fiscal.

Dans le canton de Vaud, l’impatience de la population s’est traduite par un résultat politique marquant. L’initiative des 12%, qui propose une réduction de l’impôt sur le revenu et la fortune, a été acceptée. Portée par des milieux patronaux et par la droite, elle a été perçue par beaucoup comme le signe d’un ras-le-bol face à l’asphyxie économique de la classe moyenne. Un conseiller national UDC défend cette logique : il plaide pour la fiscalité et les taxes les plus basses possibles, tout en garantissant des services publics réduits à l’essentiel. Il prend l’exemple de l’essence : sur un prix de 2 francs 10, 1 franc 20 correspondrait au coût du carburant et 80 centimes aux taxes. Réduire ces taxes de 10 ou 20 centimes, voire supprimer la TVA appliquée aux taxes, permettrait selon lui de redonner immédiatement du pouvoir d’achat aux travailleurs qui utilisent leur voiture.

Une dégradation qui va continuer

Rien n’indique aujourd’hui un soulagement rapide pour les ménages suisses. Les loyers poursuivent leur progression : l’Office fédéral de la statistique a relevé une hausse de 0,4% en août, soit 1,5% sur un an. Les CFF et la Poste prévoient de nouvelles hausses tarifaires. La TVA devrait également augmenter, tandis que la course du pétrole se poursuit. À cela s’ajoute la hausse annoncée des primes d’assurance-maladie pour 2027, fixée en moyenne à 5%, après une progression de 4,4% en 2026. La Banque nationale suisse anticipe par ailleurs une inflation de 1,2% pour les six prochains mois, ce qui laisse peu d’espoir d’une détente immédiate.

La Suisse reste un pays riche, mais la richesse nationale ne se traduit plus automatiquement en sécurité financière pour celles et ceux qui travaillent. Des familles avec 11 200 francs nets par mois, des agriculteurs générant 280 000 francs de revenus bruts annuels, des retraités percevant 1 700 francs d’AVS : tous décrivent la même réalité. Les revenus servent de plus en plus à payer les factures, tandis que la marge de liberté disparaît. La classe moyenne suisse n’est pas simplement inquiète : elle a le sentiment de travailler davantage pour vivre moins bien, dans un pays où le coût de la vie transforme progressivement l’aisance apparente en fragilité économique.

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