Et si les États-Unis réévaluaient leurs réserves d’or à 155 000 dollars l’once ? Sur le papier, cette décision ferait passer la valeur officielle de l’or américain d’environ 11 milliards de dollars à plus de 40 000 milliards de dollars. Un montant théoriquement comparable à l’ampleur de la dette fédérale. L’idée paraît extravagante, mais elle repose sur une anomalie bien réelle : le Trésor américain continue d’inscrire son or à seulement 42,22 dollars l’once, un prix légal qui ne reflète plus la réalité du marché depuis des décennies. Cette réévaluation de l’or américain ne créerait toutefois pas de richesse nouvelle : elle modifierait surtout la manière dont le gouvernement finance ses engagements et pourrait faire peser un risque majeur sur le dollar.
Les États-Unis possèdent environ 261,5 millions d’onces d’or, principalement conservées à Fort Knox, à West Point et dans d’autres dépôts fédéraux. Ces réserves sont les plus importantes au monde. Pourtant, leur valeur comptable officielle reste dérisoire au regard du prix du métal jaune sur les marchés internationaux. Une once cotée plusieurs milliers de dollars peut rester enregistrée dans les comptes publics américains à 42,22 dollars. Cette différence ouvre un débat de plus en plus central : Washington pourrait-il un jour mobiliser cette réserve pour alléger le poids de sa dette ?
Pourquoi l’or américain vaut officiellement seulement 42,22 dollars l’once
Le prix officiel de 42,22 dollars l’once est un héritage historique du système monétaire qui a précédé la fin de la convertibilité du dollar en or. Lorsque le président Richard Nixon a mis un terme à la convertibilité du dollar en or en 1971, puis lorsque le système de Bretton Woods a définitivement disparu, les États-Unis ont cessé d’utiliser l’or comme ancre directe du système monétaire international. Pourtant, la valeur légale inscrite au bilan du Trésor est restée figée à un niveau devenu presque absurde.
À ce prix comptable, les réserves américaines sont valorisées à environ 11 milliards de dollars. Pourtant, en les valorisant au prix du marché, elles représenteraient une valeur supérieure à 1 000 milliards de dollars. En d’autres termes, l’État américain détient un actif stratégique colossal, mais l’affiche dans ses comptes comme s’il s’agissait encore de l’époque où une once d’or valait quelques dizaines de dollars. C’est cette incohérence qui nourrit le scénario d’une réévaluation de l’or américain.
Pour comprendre l’écart, il suffit d’imaginer un appartement acheté à Manhattan il y a cinquante ans pour 25 000 dollars. Si son propriétaire persistait à dire qu’il vaut toujours 25 000 dollars parce que ce chiffre figure sur l’acte initial, il ignorerait complètement la réalité de sa valeur actuelle. C’est précisément ce que fait le Trésor américain avec son or : la valeur comptable existe, mais elle ne représente plus la valeur économique du métal détenu.
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— zerohedge (@zerohedge) September 19, 2026
Comment une réévaluation de l’or pourrait fonctionner
Le mécanisme n’exigerait pas forcément que les États-Unis vendent leur or sur le marché mondial. Le Trésor possède déjà les réserves, et il existe un cadre permettant l’émission de certificats-or remis à la Réserve fédérale. En échange, la Fed peut créditer le compte du Trésor. L’or reste donc dans les coffres, mais sa valeur comptable plus élevée permettrait au gouvernement de disposer de ressources financières supplémentaires.
Le point essentiel est le suivant : le Trésor ne serait pas obligé de transporter un seul lingot hors de Fort Knox. Il pourrait conserver le métal là où il se trouve, modifier la valeur officielle retenue dans les comptes publics, puis émettre des certificats correspondant à cette nouvelle valeur. La Réserve fédérale créditerait alors le compte général du Trésor. La mécanique existe déjà ; ce qui limite son ampleur est le prix légal de 42,22 dollars l’once.
Dans un scénario modéré, le Congrès pourrait décider de réévaluer l’or à 5 000 dollars ou à 10 000 dollars l’once. À 5 000 dollars, les réserves américaines représenteraient environ 1 300 milliards de dollars. À 10 000 dollars, elles pèseraient environ 2 600 milliards de dollars. Dans les deux cas, un actif comptabilisé à seulement 11 milliards deviendrait une source de capacité budgétaire et monétaire considérable.
Or à 155 000 dollars : le scénario extrême
La version radicale du raisonnement pousse le mécanisme beaucoup plus loin. Si Washington fixait une valeur officielle de 100 000 dollars l’once, les 261,5 millions d’onces détenues par les États-Unis atteindraient une valeur théorique d’environ 26 150 milliards de dollars. À 155 000 dollars l’once, la valeur dépasserait 40 000 milliards de dollars, soit un montant comparable à la dette fédérale américaine.
C’est là que naît l’idée spectaculaire : les États-Unis pourraient-ils utiliser leur or réévalué pour effacer une grande partie de leur dette ? Sur le plan comptable, le scénario peut être construit. Le Trésor pourrait émettre une quantité considérable de certificats-or, recevoir un crédit massif de la Réserve fédérale, puis utiliser cette capacité financière pour rembourser des titres de dette publique arrivant à échéance ou détenus par des investisseurs.
Mais l’apparente simplicité du mécanisme masque une réalité fondamentale : une réévaluation de l’or ne crée pas 40 000 milliards de dollars de richesse réelle. Elle ne crée ni usines, ni logements, ni centrales électriques, ni production agricole, ni technologies nouvelles, ni énergie supplémentaire. L’économie américaine resterait la même. Les États-Unis posséderaient toujours les mêmes 261,5 millions d’onces d’or, mais chaque once serait désormais associée à un montant de dollars beaucoup plus élevé.
La dette peut disparaître, mais pas son coût économique
Si le Trésor utilisait les sommes générées par une réévaluation de l’or pour rembourser de la dette, les obligations fédérales pourraient effectivement disparaître de certains bilans. Toutefois, leurs détenteurs — banques, fonds, investisseurs institutionnels, banques centrales étrangères, ménages et fonds de pension — ne disparaîtraient pas. Ils recevraient de l’argent en échange de leurs titres.
En pratique, Washington remplacerait alors une masse énorme de titres du Trésor rémunérés par de la monnaie ou par des créances monétaires dans le système financier. La dette publique visible pourrait diminuer fortement, mais l’économie devrait absorber une quantité considérable de liquidités supplémentaires. Le problème ne serait donc pas supprimé : il serait déplacé depuis le marché obligataire vers le système monétaire.
Cette distinction est capitale. Une dette fédérale est une promesse de paiement future, généralement assortie d’intérêts. La rembourser en créant ou en mobilisant une immense masse monétaire peut réduire les charges d’intérêts futures, mais cela risque aussi de diluer le pouvoir d’achat de la monnaie existante. Le coût économique peut ainsi réapparaître sous d’autres formes : inflation, baisse du dollar, hausse des prix des actifs ou remontée des taux d’intérêt.
La véritable question : que vaudrait encore le dollar ?
Une once d’or à 155 000 dollars ne signifierait pas nécessairement que le métal jaune serait devenu soudainement trente ou quarante fois plus précieux dans le monde réel. Elle pourrait plutôt signifier qu’il faut désormais beaucoup plus de dollars pour représenter la même quantité d’or. Autrement dit, un prix officiel spectaculaire de l’or serait aussi un signal extrêmement puissant sur la valeur relative de la monnaie américaine.
Le danger ne viendrait pas de la décision comptable elle-même, mais de l’utilisation des ressources ainsi créées. Si le Trésor disposait soudainement de dizaines de milliers de milliards de dollars de capacité financière et s’en servait pour retirer massivement de la dette du marché, le volume de liquidités injecté pourrait être gigantesque. À moins que la Réserve fédérale ne neutralise activement cette expansion, le système financier serait confronté à une création monétaire d’une ampleur sans précédent moderne.
Le dollar pourrait alors subir une pression considérable. L’ajustement pourrait passer par une monnaie plus faible, une hausse des anticipations d’inflation, une augmentation des prix nominaux des actifs, une remontée des rendements obligataires et une dégradation du pouvoir d’achat. Les ménages pourraient avoir davantage de dollars en circulation dans l’économie, mais ces dollars risqueraient d’acheter beaucoup moins de biens, de services et d’actifs réels.
Un prix officiel ne suffit pas à contrôler le marché mondial
Fixer un prix gouvernemental de 100 000 ou 155 000 dollars l’once ne contraindrait pas automatiquement l’or à se négocier à ce niveau à Londres, New York, Zurich, Shanghai ou Dubaï. Le gouvernement américain peut modifier une valeur comptable utilisée pour ses réserves, mais il ne peut pas ordonner au marché mondial de valider instantanément ce niveau de prix.
En revanche, le signal adressé aux marchés serait immense. Les États-Unis sont l’émetteur de la principale monnaie de réserve internationale. Si Washington décidait de donner à l’or un rôle central dans la restructuration de son bilan souverain, les banques centrales, les fonds souverains et les investisseurs institutionnels seraient obligés de réévaluer le rôle du métal jaune dans leurs propres réserves.
La question deviendrait alors difficile à éviter : si les États-Unis eux-mêmes estiment que l’or est suffisamment précieux pour aider à traiter un problème budgétaire majeur, pourquoi les autres pays ne chercheraient-ils pas à augmenter leurs propres réserves ? Cette hypothèse prend une dimension particulière alors que de nombreuses banques centrales ont déjà renforcé leurs achats d’or afin de diversifier leurs réserves et de réduire leur dépendance aux actifs libellés en dollars.
L’or n’a peut-être jamais quitté le système monétaire
Une réévaluation massive de l’or pourrait être interprétée comme un aveu : l’or n’a jamais totalement quitté le système monétaire mondial. Il a cessé d’être directement convertible en dollars, mais il demeure un actif de réserve détenu par les banques centrales, un outil de diversification et une garantie sans risque de contrepartie lorsqu’il est détenu physiquement.
Depuis plusieurs décennies, le système financier fonctionne autour du dollar, de la dette souveraine américaine, des banques centrales et du crédit. Pourtant, lorsque les déficits deviennent difficiles à financer, que les monnaies se fragilisent ou que la confiance dans les actifs financiers recule, l’or retrouve sa fonction historique : celle d’un actif monétaire qui ne dépend pas de la promesse de paiement d’un État ou d’une banque.
Ce n’est pas parce qu’une réévaluation de l’or américain demeure hypothétique qu’elle est sans importance. Le simple débat révèle une chose : les réserves de Fort Knox pourraient redevenir un sujet stratégique si la dette américaine, les déficits et la pression sur le dollar continuaient de s’intensifier. Plus le système financier dépend de la confiance dans la monnaie et les obligations publiques, plus la valeur stratégique de l’or physique devient visible.
La vraie question n’est pas de savoir si 42 dollars est réaliste
Le prix officiel de 42,22 dollars l’once n’a clairement plus de rapport avec le marché de l’or ni avec la valeur économique des réserves américaines. La question n’est donc pas vraiment de savoir si cette valeur a encore un sens : elle n’en a plus. La véritable interrogation est de savoir si Washington choisira un jour de moderniser cette valorisation, et à quel niveau.
Une réévaluation limitée à 5 000 ou 10 000 dollars l’once renforcerait déjà très fortement la position comptable du Trésor américain. Une réévaluation vers 100 000 ou 155 000 dollars relèverait, elle, d’un changement de régime monétaire implicite. Elle ne résoudrait pas magiquement le problème de la dette, mais elle montrerait que les États-Unis acceptent de convertir une partie du fardeau budgétaire en risque monétaire.
Dans un monde où l’or devrait valoir 155 000 dollars l’once pour permettre à Washington d’alléger massivement sa dette, le véritable sujet ne serait peut-être pas la flambée de l’or. Le vrai sujet serait ce que le dollar aurait perdu en chemin : sa rareté, son pouvoir d’achat et une part de la confiance mondiale qui fait encore aujourd’hui sa force.