En cette période historique, à l’approche de l’automne et du vote des budgets, la dette s’inscrit au cœur de tous les débats. Chacun comprend peu à peu, consciemment ou non, que ce sujet est fondamental et que de celui-ci découle toutes les problématiques économiques, et bien plus.
Depuis plusieurs années, la mise en place, pour la première fois dans l’histoire, de taux d’intérêts négatifs, suivie d’une abondance de liquidités, ont suscité un intérêt croissant pour les questions monétaires. L’inflation persistante depuis la fin de la crise sanitaire et l’appauvrissement généralisé qui en a résulté n’ont fait que renforcer cet attrait. L’actuel débat public sur l’annulation de la dette témoigne de cette dynamique qui se poursuivra peut-être, demain, autour de la création monétaire.
La monnaie étant exclusivement créée par la dette, notre système économique, dont la monnaie est au centre, se condamne lui-même à son propre déclin. Or, ce système n’est pas isolé dans un seul pays mais concerne le monde entier depuis que les États-Unis ont décidé unilatéralement la fin de l’étalon-or en 1971. La financiarisation croissante et l’instauration de l’indépendance des banques centrales à partir des années 1980, à la suite des deux chocs pétroliers, ont ensuite entériné la dépendance des États aux marchés financiers. Dès lors, tout État en situation de déficit se trouve dans l’obligation d’emprunter, sur les marchés, étant donné qu’il ne plus être financé directement par sa banque centrale. Leur capacité d’emprunt est par ailleurs devenue illimitée puisqu’elle ne repose plus sur la limite physique qu’imposait la quantité d’or présente dans les réserves des banques centrales, comme c’était le cas sous l’étalon-or.
Les conséquences d’un tel système sont multiples et majeures. La dette étant par nature rattachée à l’intérêt, dont l’évolution est exponentielle, toute dette publique finit par s’autoalimenter avec le temps jusqu’à prendre la forme d’une boule de neige. Ainsi, en 2026, la France a emprunté 310 milliards d’euros qui ont avant tout servi à rembourser de précédents emprunts, alors que la dette du pays a naturellement continué de progresser. Cette situation, applicable à tout État, finit donc par devenir incontrôlable. Nous sommes aujourd’hui dans cette période.
Au-delà de ce fait mathématique, l’augmentation de la dette d’un pays a des effets sur tous les autres indicateurs, et donc sur l’ensemble de l’activité économique. Premièrement, la dette alimente notamment la dépense publique et la taxation. À mesure que la dette s’accroît, le montant de la charge de la dette, ne fait qu’augmenter et ce, en dépit d’une temporaire réduction des taux d’intérêts. Par ailleurs, l’accroissement de la dette contribue à la hausse des inégalités qui impose à l’État toujours plus d’interventionnisme et de centralisation. Sans compter ses effets secondaires, telle que la désindustrialisation liée à l’endettement et la course au profit, étant donné que la production de services permet un meilleur rendement que celui des biens. La taxation, de son côté, sert le même objectif : pour combler ses dépenses, stabiliser son déficit et faire face à l’envolée de sa dette, tout État finit par augmenter son niveau de recettes fiscales à travers la création de nouveaux impôts, témoignant ainsi de son impuissance.
Le second est la croissance. Si celle-ci est inhérente à une monnaie qui repose sur la dette, car la croissance est nécessaire au remboursement des intérêts, elle finit par se réduire progressivement avec le temps et ce, une nouvelle fois, malgré toutes les tentatives de baisses des taux. C’est aussi la raison pour laquelle, à contrecourant de ce qui est souvent présenté, lorsque la dette d’un État est faible, sa croissance est forte et les taux d’intérêts élevés ; et, à l’inverse, lorsque la dette d’un État est élevée, sa croissance est faible et les taux d’intérêts en baisse – excepté la période actuelle où le dilemme des banques centrales, dans une période inédite de l’histoire, s’accélère. Dès lors, tout État cherche des relais de croissance, notamment à travers l’impérialisme et la mainmise sur des ressources étrangères, ou encore la création de nouvelles innovations, dont l’intelligence artificielle. Enfin, la dernière est l’inflation. La monnaie-dette, en effet, est par nature inflationniste. Car non seulement sa quantité ne cesse de croître à mesure que le niveau de dette augmente, jusqu’à dépasser la production de l’activité économique, mais les intérêts renchérissent aussi le prix de tous les biens et services. Ce phénomène s’observe particulièrement sur les prix de l’immobilier, étant donné que plus de la moitié des crédits en circulation se dirigent vers des prêts immobiliers.
Si le débat sur la dette est aujourd’hui omniprésent, c’est donc avant tout car l’influence de la dette sur l’économie est plus forte que jamais. Les États, aux quatre coins du monde, sont confrontés à un niveau de dette historique que rien n’aura permis d’endiguer au cours des dernières années. Même l’inflation, persistante depuis la fin de la crise sanitaire, et présentée par certains comme nécessaire pour réduire l’endettement mondial, a en réalité obligé les banques centrales à augmenter leurs taux d’intérêts, et donc les États à emprunter à des coûts de plus en plus élevés.
Dans un tel contexte, la proposition d’annuler une partie de la dette publique revient naturellement sur le devant de la scène, notamment en France où la situation budgétaire ressemble étroitement à celle de la fin du XVIIIème siècle. Cette proposition concerne aujourd’hui près de 600 milliards d’euros détenus au bilan de la Banque de France (et non par des créanciers privés), nationalisée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Alors que ces emprunts sont remboursés par l’État (c’est-à-dire les Français) à lui-même avant d’être détruits (selon le fonctionnement de remboursement d’une dette), en cas d’annulation, la France conserverait ce montant (ces liquidités ne seraient plus adossées à une dette) et serait donc allégée d’un poids considérable, au profit de plus de souveraineté monétaire.
Du fait de son influence, cette proposition est au cœur de nombreuses controverses. En effet, si la France décidait d’adopter une telle mesure, celle-ci pourrait rapidement s’étendre aux autres États européens, puis à nombre d’autres pays, en particulier aux États-Unis, où l’évolution de la dette publique ne peut que se solder par une crise du dollar et à la fin de l’hégémonie américaine. Au risque que la quasi-totalité de la monnaie en circulation disparaisse, ces annulations ne peuvent toutefois être que partielles, comme la monnaie n’est créée presque exclusivement qu’à travers le crédit (exception faite des pièces et billets). Ensuite et surtout, cette proposition soulève l’enjeu économique le plus important : celui de la création monétaire. Si une partie de la dette est annulée, le financement de l’État par les marchés pourrait dès lors être remis en question, tout comme l’indépendance des banques centrales, déjà mis à mal. Mais cette évolution est la conséquence directe de la crise de confiance du système monétaire, dont l’origine tient avant tout dans la perte de valeur de la monnaie, liée à sa création. C’est, aussi, dans ce contexte, que les banques centrales décident, partout à travers le monde, de procéder à un rapatriement de leurs réserves d’or, notamment depuis les États-Unis où la confiance dans le dollar s’affaiblit. Les Pays-Bas sont d’ailleurs récemment devenus le deuxième pays européen après la France à rapatrier une partie de leurs réserves d’or stockées aux États-Unis. D’autres pays pourraient, quant à eux, faire le choix d’une réévaluation de leurs réserves en utilisant les produits de leurs gains pour réduire leur déficit et rembourser une partie de leur dette, comme de nombreux États l’ont déjà fait au cours des décennies passées, tels que l’Allemagne, l’Italie, le Liban, ou encore l’Afrique du Sud. Ainsi, face au risque imminent d’une crise inflationniste dans les économies avancées et la résurgence du débat sur l’annulation de la dette, les regards se tournent, par la même occasion, sur la monnaie historique dont les caractéristiques sont antinomiques à celles de la monnaie-dette. Le signe de la fin d’un cycle et de l’émergence imminente d’un nouvel équilibre du système monétaire international.
Source: or.fr
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