Manipulation des cours de l’or et de l’argent : l’alerte qui dépasse la simple correction des prix
Et si la baisse des métaux précieux ne racontait pas l’histoire que les investisseurs croient lire sur leurs écrans ? Pour Andy Schectman, la manipulation des cours de l’or et de l’argent servirait un objectif précis : permettre aux acteurs les mieux financés et les mieux informés d’accumuler du métal physique à des conditions avantageuses. Dans son entretien accordé à Commodity Culture, le dirigeant de Miles Franklin décrit un marché à deux vitesses. D’un côté, des épargnants découragés par le recul des cours, qui s’interrogent sur leurs achats et envisagent de vendre. De l’autre, de grands intervenants qui prennent livraison de quantités considérables de métaux. Son accusation est directe : le prix détournerait l’attention pendant que la propriété du métal change de mains. Cette lecture remet au centre une distinction essentielle, celle qui sépare l’exposition financière à un cours de la possession effective d’un actif tangible. Pour examiner cette seconde approche, il est possible de consulter les pièces d’or physique disponibles à l’achat, en comparant leur contenu en métal, leur prix et leurs conditions de conservation.
Près de 100 milliards de dollars : les chiffres qui nourrissent ses soupçons
Le cœur de son raisonnement tient dans les volumes qu’il attribue aux opérations de livraison du COMEX depuis le début de l’année évoquée dans l’entretien : plus de 600 tonnes d’or, valorisées autour de 81 milliards de dollars, et plus de 9 000 tonnes d’argent, représentant approximativement 290 millions d’onces et quelque 17 à 17,5 milliards de dollars. L’ensemble approche ainsi les 100 milliards de dollars. Ces valorisations correspondent aux niveaux de prix retenus par Schectman dans son intervention ; elles ne constituent ni un relevé des sommes historiquement payées pour chaque transaction ni une photographie des cours au moment de la lecture. Sa question reste néanmoins centrale : qui prend livraison de ces métaux, et dans quel but ? Il y voit le signe d’un repositionnement majeur, bien davantage qu’une succession d’opérations techniques. Il faut toutefois distinguer un cumul de livraisons d’une augmentation nette des stocks détenus par un acheteur unique : ces notions ne sont pas équivalentes. À l’échelle d’un particulier, la comparaison commence plus simplement par la quantité d’or réellement acquise, notamment lorsqu’il envisage d’acheter une pièce de 20 francs Napoléon III Tête Nue contenant 5,81 grammes d’or fin, plutôt que de raisonner uniquement à partir de sa valeur faciale.
Le métal peut changer de propriétaire sans quitter son coffre
Une objection revient régulièrement : si les entrepôts ne se vident pas à proportion des livraisons annoncées, peut-on réellement parler d’acquisition de métal physique ? Sur ce point, le fonctionnement décrit par CME Group apporte une réponse précise. La livraison d’un contrat peut s’effectuer par le transfert d’un warrant, c’est-à-dire un titre de propriété représentant du métal conservé dans un entrepôt agréé. L’acheteur devient propriétaire du métal concerné sans devoir immédiatement organiser son transport. Le stock total d’un entrepôt peut donc rester stable alors que les détenteurs des titres changent. Schectman s’appuie sur cette distinction pour soutenir que l’absence de sorties massives ne suffit pas à écarter l’existence d’une accumulation. Ce mécanisme n’identifie cependant pas le bénéficiaire final des opérations et ne démontre pas, à lui seul, une raréfaction du métal disponible. Pour comprendre ce que signifie concrètement détenir de l’or, cette question du titre de propriété doit aussi guider la comparaison entre les différentes offres permettant d’acheter des pièces d’or avec livraison ou conservation selon les conditions proposées : le lieu de stockage et les droits du propriétaire méritent autant d’attention que le produit lui-même.
JPMorgan : un précédent réel, pas la preuve de toutes les accusations actuelles
Pour défendre son interprétation, Andy Schectman rappelle que les manipulations sur les marchés des métaux précieux ne relèvent pas uniquement du soupçon. Le 29 septembre 2020, les autorités américaines ont annoncé un accord imposant à JPMorgan plus de 920 millions de dollars de sanctions, restitutions et reversements de gains dans des affaires concernant les marchés des métaux précieux et des titres du Trésor américain. Les pratiques décrites comprenaient le spoofing : placer des ordres avec l’intention de les annuler avant exécution, afin d’envoyer de faux signaux d’offre ou de demande et de favoriser d’autres transactions. Ce dossier établit l’existence de comportements frauduleux documentés. Il ne prouve pas que chaque baisse de l’or ou de l’argent résulte d’une opération comparable, ni qu’un dispositif actuel viserait à approvisionner secrètement un État. Schectman y voit néanmoins un précédent qui justifie de ne pas considérer les prix affichés comme une information suffisante sur les intentions des grands intervenants. Pour un lecteur intéressé par l’or physique, une démarche concrète consiste à examiner les caractéristiques et le prix d’achat du Napoléon 20 francs, sans confondre une réflexion sur les marchés avec une garantie de performance.
Le Trésor américain serait-il le bénéficiaire caché de cette accumulation ?
C’est ici que Schectman avance sa proposition la plus spectaculaire : les États-Unis pourraient chercher à renforcer leur position dans les métaux précieux par l’intermédiaire d’acteurs privés, sans annoncer de programme officiel d’achat. Il cite notamment l’Exchange Stabilization Fund, le fonds de stabilisation des changes du Trésor américain. L’existence de cet instrument et ses pouvoirs sont établis. Le Trésor précise que le secrétaire au Trésor peut, avec l’approbation du président et dans le cadre légal applicable, effectuer des opérations sur l’or, les devises et certains instruments financiers. Toutes les opérations du fonds nécessitent l’autorisation explicite du secrétaire. Mais disposer d’un pouvoir juridique ne signifie pas qu’il a été utilisé pour les achats supposés dans l’entretien. Schectman le reconnaît : il ne peut pas démontrer que les banques commerciales prennent livraison pour le compte du gouvernement. Son scénario repose sur l’idée qu’un acquéreur stratégique aurait intérêt à rester discret pour ne pas provoquer une hausse du prix avant d’avoir terminé ses achats. Pour un épargnant, la décision de constituer progressivement une détention de pièces d’or physique doit donc rester distincte d’un pari sur l’existence de ce programme supposé.
Tether et ses 146 tonnes d’or : le chiffre confirmé au milieu des interrogations
Schectman accorde également une place importante à Tether, qu’il considère comme un acteur à surveiller en raison de ses avoirs en or, de sa présence sur le marché des titres du Trésor américain et de ses relations avec les autorités. Un élément de son raisonnement est documenté par l’entreprise elle-même : dans son communiqué du 31 juillet 2026 consacré au deuxième trimestre, Tether annonçait avoir porté ses avoirs en or à plus de 146 tonnes et ajouté 14 tonnes d’or physique pendant le trimestre. Ce chiffre confirme l’importance de son exposition au métal ; il ne confirme pas que les achats seraient commandés, financés ou orientés par Washington. Dans l’entretien, Schectman rapproche plusieurs faits pour proposer une lecture stratégique, mais il distingue expressément son hypothèse d’une preuve. L’intérêt de ce passage est de montrer que l’accumulation d’or n’est pas réservée aux banques centrales : une entreprise privée peut elle aussi lui attribuer une place importante dans ses actifs. À une tout autre échelle, le lecteur qui souhaite acheter de l’or sous forme de pièces de 20 francs Napoléon doit comparer la prime, les frais et les modalités de revente, plutôt que reproduire mécaniquement la stratégie d’un acteur dont les ressources et les objectifs sont différents.
Les dernières données confirment que les banques centrales continuent d’acheter
Au-delà des hypothèses sur les acheteurs cachés, les achats officiels offrent un point d’appui plus solide. Dans sa publication du 6 octobre 2026 consacrée aux statistiques d’août, le World Gold Council faisait état de 39 tonnes d’achats nets déclarés par les banques centrales sur le mois. La Chine arrivait en tête avec 20 tonnes supplémentaires, suivie notamment par l’Ouzbékistan et la Pologne, qui avaient chacune ajouté 8 tonnes. Selon cette même publication, les achats déclarés de la Chine atteignaient 80 tonnes depuis le début de l’année, contre 98 tonnes pour la Pologne. Ces données décrivent des achats déclarés : elles ne constituent pas un inventaire exhaustif de toutes les opérations éventuellement réalisées dans le monde. Elles établissent toutefois une réalité importante pour comprendre le discours de Schectman : plusieurs institutions monétaires poursuivent effectivement leur accumulation d’or. Elles ne permettent pas, en revanche, d’attribuer les livraisons du COMEX aux mêmes acteurs, ni d’en déduire automatiquement une trajectoire future des cours.
Washington a bien inclus l’or dans son offensive sur la production minérale
Un autre élément cité dans l’entretien mérite d’être replacé dans son cadre exact. Le décret présidentiel américain 14241, signé le 20 mars 2025, porte sur l’augmentation de la production minérale nationale. Il inclut explicitement l’or dans la définition des minerais couverts, aux côtés notamment de l’uranium, du cuivre et de la potasse. Son objectif est de faciliter la production, d’accélérer les procédures d’autorisation et de mobiliser différents leviers de financement et d’investissement. Pour Schectman, cette présence de l’or dans un texte lié à la sécurité nationale conforte l’idée que Washington le considère comme un actif stratégique. Le décret ne constitue cependant pas l’annonce d’un programme d’achat de métal sur le COMEX. Il faut également distinguer son périmètre propre de celui des listes administratives de minerais critiques : le texte vise les minerais critiques définis par la législation, auxquels il ajoute expressément d’autres substances, dont l’or. Cette précision permet de comprendre ce que le document établit réellement, sans lui attribuer des décisions qu’il ne contient pas.
Chine et BRICS : Schectman regarde les infrastructures avant les annonces
La réflexion de Schectman ne s’arrête pas aux acheteurs américains supposés. Dans l’entretien, il décrit la Chine comme un pays qui chercherait simultanément à accumuler du métal et à développer les infrastructures susceptibles d’en renforcer l’utilisation internationale. Sa lecture associe les places de marché, les capacités de stockage, les mécanismes de règlement et les paiements en monnaies locales. Il ne présente pas la création imminente d’une monnaie commune des BRICS comme la condition indispensable d’un changement. Son idée est différente : une alternative au passage systématique par le dollar pourrait se construire progressivement, grâce à des circuits de paiement et de conservation plus développés. Il imagine que l’or pourrait ensuite jouer un rôle accru dans le règlement des déséquilibres commerciaux. Il s’agit du scénario stratégique qu’il défend, pas de la description d’un système universel déjà opérationnel. Ce déplacement du regard est au cœur de son intervention : pour lui, l’enjeu ne serait pas seulement de posséder davantage d’or, mais de pouvoir l’utiliser dans une architecture financière moins dépendante des circuits occidentaux.
Le prix baisse, mais Schectman refuse d’y voir un verdict sur les fondamentaux
Pour l’investisseur découragé par une correction, Schectman pose une question simple : les raisons initiales de détenir des métaux précieux ont-elles disparu, ou seul le prix a-t-il changé ? Il affirme que les risques liés à l’endettement, aux tensions internationales et aux contraintes de la politique monétaire renforcent sa conviction. Il considère notamment que les conséquences financières des conflits peuvent se transmettre par les dépenses publiques, les besoins d’emprunt et les coûts de l’énergie. Sa conclusion personnelle est résolument haussière : il estime que les métaux ne reflètent pas encore pleinement ces risques. Il ne fournit toutefois ni calendrier fiable ni objectif de prix démontré. La force de son discours repose sur une opposition : les fluctuations quotidiennes peuvent effrayer les détenteurs les plus fragiles, tandis que les acteurs capables d’attendre se concentreraient sur l’acquisition du métal. C’est cette interprétation qu’il faut retenir pour restituer fidèlement son propos, sans transformer sa conviction en certitude de marché.
La question décisive : qui possède le métal après la transaction ?
Le message central d’Andy Schectman tient finalement moins dans un objectif de cours que dans une interrogation sur la propriété. Lorsque des volumes importants passent par le mécanisme de livraison, il veut savoir qui devient détenteur du métal, pourquoi ces acteurs achètent et quel horizon guide leurs décisions. Il soupçonne une manipulation des cours de l’or et de l’argent destinée à faciliter cette accumulation ; il envisage également une implication indirecte des États-Unis. Ces accusations restent ses hypothèses. Les éléments établis sont plus circonscrits : des manipulations ont été sanctionnées par le passé, une livraison peut transférer la propriété sans déplacement physique, plusieurs banques centrales continuent d’acheter de l’or et Tether annonce des avoirs considérables. L’alerte de Schectman consiste à demander au lecteur de regarder au-delà du graphique. Mais la question qu’il soulève demeure ouverte : derrière les opérations qu’il décrit, assiste-t-on à une succession de transactions de marché ou à un repositionnement stratégique d’une tout autre ampleur ?