Depuis plusieurs décennies, les investisseurs ont pris l’habitude de considérer les marchés financiers comme les principaux baromètres de la croissance mondiale. Pourtant, selon la géo-économiste et auteure à succès Nomi Prins, cette lecture est devenue insuffisante. Une transformation beaucoup plus profonde est en cours. Les tensions géopolitiques, les guerres commerciales, les sanctions économiques, la militarisation des ressources stratégiques et les perturbations répétées des chaînes d’approvisionnement redessinent progressivement l’économie mondiale. Dans ce nouvel environnement, les matières premières pourraient devenir les véritables gagnantes de la prochaine décennie.
Alors que les investisseurs restent focalisés sur les valeurs technologiques et l’intelligence artificielle, Nomi Prins estime que les marchés sous-évaluent encore largement l’importance stratégique des ressources physiques. Selon elle, nous sommes entrés dans une période qu’elle qualifie de « distorsion permanente », où les interventions gouvernementales, les déficits publics et les tensions géopolitiques créent des déséquilibres structurels qui favorisent certains actifs tangibles au détriment d’autres.
Une économie mondiale confrontée à des perturbations durables
L’un des messages centraux développés par Nomi Prins repose sur une idée simple : les perturbations des chaînes logistiques ne sont plus des événements exceptionnels. Pendant longtemps, les économistes ont considéré les ruptures d’approvisionnement comme des accidents temporaires. La pandémie de Covid-19 semblait être une anomalie historique. Pourtant, les années qui ont suivi ont démontré le contraire.
Entre la guerre en Ukraine, les tensions croissantes entre la Chine et les États-Unis, les restrictions à l’exportation de métaux stratégiques et les risques géopolitiques au Moyen-Orient, les entreprises découvrent que leurs chaînes d’approvisionnement sont désormais devenues des outils de puissance géopolitique. Chaque crise crée de nouveaux goulets d’étranglement. Chaque sanction provoque des pénuries. Chaque conflit redéfinit les flux commerciaux mondiaux.
Pour Nomi Prins, cette réalité n’est pas transitoire. Elle constitue désormais une caractéristique permanente de l’économie mondiale.
Pourquoi le cuivre pourrait être l’un des plus grands gagnants
Parmi toutes les matières premières suivies par son équipe, le cuivre occupe une place particulière. Dès le début de l’année, il figurait parmi ses principales convictions d’investissement. Cette position s’est encore renforcée avec les récentes tensions géopolitiques.
Le cuivre est devenu indispensable à pratiquement tous les grands projets industriels modernes. Les centres de données alimentant l’intelligence artificielle, les infrastructures électriques, les réseaux énergétiques, les véhicules électriques, les systèmes de défense et les projets de modernisation des réseaux nationaux reposent massivement sur ce métal.
Le problème est que l’offre peine à suivre. Les grands producteurs historiques comme le Chili ou le Pérou rencontrent régulièrement des difficultés opérationnelles. Les procédures d’autorisation de nouvelles mines deviennent de plus en plus longues. Les exigences environnementales augmentent. Les coûts d’extraction progressent.
Selon Nomi Prins, cette combinaison entre une demande structurellement explosive et une offre contrainte pourrait soutenir durablement les prix du cuivre durant les prochaines années.
L’or reste une arme stratégique des banques centrales
Contrairement à certaines idées reçues, la récente consolidation de l’or ne remet pas en cause sa pertinence stratégique. Nomi Prins rappelle un élément fondamental souvent ignoré par les investisseurs particuliers : les banques centrales continuent d’accumuler massivement du métal jaune.
La confirmation récente de la Banque centrale européenne selon laquelle l’or est devenu l’actif de réserve privilégié des banques centrales mondiales illustre parfaitement cette tendance. Derrière cette accumulation se cache une volonté croissante de diversification face au dollar américain et à l’endettement massif des grandes économies occidentales.
Même si les investisseurs privés semblent temporairement davantage attirés par les secteurs énergétiques ou certaines valeurs technologiques, les acheteurs institutionnels restent présents sur le marché de l’or. Pour Prins, cette réalité constitue un puissant facteur de soutien à long terme.
L’argent : l’opportunité la plus sous-estimée du marché
S’il existe une matière première pour laquelle Nomi Prins affiche un optimisme particulièrement marqué, c’est bien l’argent.
Malgré les fluctuations observées ces derniers mois, elle considère toujours l’argent comme son principal choix stratégique. Son raisonnement repose sur plusieurs facteurs convergents.
Tout d’abord, la production mondiale demeure insuffisante face à la demande industrielle. Les panneaux solaires, les réseaux électriques, l’électronique avancée et de nombreuses technologies liées à la transition énergétique consomment des volumes croissants d’argent.
Ensuite, une caractéristique spécifique du marché de l’argent renforce encore cette tension : près de 80 % de la production mondiale provient comme sous-produit de l’extraction d’autres métaux tels que le cuivre, le plomb ou le zinc. Peu de mines sont exclusivement dédiées à l’argent.
Cette situation limite fortement la capacité de l’offre à s’adapter rapidement à une hausse de la demande.
Selon Prins, cette configuration crée un déficit structurel qui pourrait soutenir une revalorisation significative des prix dans les années à venir.
La Chine et l’Inde préparent-elles la prochaine pénurie ?
Un autre élément attire particulièrement l’attention de l’économiste : l’accumulation croissante de ressources stratégiques par plusieurs grandes puissances asiatiques.
La Chine augmente régulièrement ses réserves de métaux industriels et précieux. L’Inde suit une trajectoire similaire. Ces deux pays anticipent clairement un monde où les ressources critiques pourraient devenir plus difficiles à obtenir.
Cette politique de stockage ne concerne pas uniquement l’or ou l’argent. Elle touche également le cuivre, certaines terres rares, les métaux stratégiques et les ressources énergétiques.
Pour les investisseurs, ce comportement constitue souvent un signal avancé. Lorsque les plus grands consommateurs mondiaux commencent à accumuler massivement certaines matières premières, cela traduit généralement une anticipation de tensions futures sur l’offre.
L’uranium revient au centre du jeu géopolitique
Parmi les secteurs encore relativement ignorés par les marchés, l’uranium occupe une place croissante dans l’analyse de Nomi Prins.
La question énergétique mondiale est devenue indissociable de la sécurité nationale. Les tensions autour de l’enrichissement de l’uranium illustrent parfaitement cette évolution. Les États-Unis cherchent à réduire leur dépendance envers certains fournisseurs étrangers tandis que plusieurs pays développent activement leurs capacités de traitement.
Or, la mise en production d’une nouvelle mine d’uranium exige souvent plusieurs années de développement, d’autorisations et d’investissements.
Cette lenteur crée potentiellement un déséquilibre important entre l’offre disponible et les besoins futurs liés au développement du nucléaire civil et militaire.
Les banques centrales alimentent-elles une nouvelle bulle financière ?
L’un des concepts majeurs développés par Nomi Prins depuis plusieurs années concerne les interventions répétées des banques centrales.
Selon elle, les marchés financiers continuent d’intégrer l’idée qu’en cas de crise majeure, les autorités monétaires interviendront de nouveau pour soutenir les actifs financiers. Cette conviction explique en partie pourquoi les indices boursiers parviennent à inscrire de nouveaux sommets malgré la multiplication des risques géopolitiques.
Les investisseurs anticipent déjà de futures interventions monétaires, de nouveaux programmes d’achat d’obligations ou diverses formes de soutien aux marchés.
Cette situation contribue à créer ce que Prins appelle une « distorsion permanente » : un environnement où les prix des actifs financiers ne reflètent plus uniquement les fondamentaux économiques.
Le fossé entre Wall Street et l’économie réelle continue de se creuser
Cette distorsion produit également des conséquences sociales importantes.
Alors que les grandes institutions financières disposent des ressources nécessaires pour identifier rapidement les nouvelles tendances d’investissement, les ménages subissent davantage les conséquences de l’inflation, de la hausse des coûts énergétiques et de l’augmentation du coût de la vie.
Pour Nomi Prins, ce phénomène explique en partie l’élargissement continu des inégalités patrimoniales observées depuis plusieurs années. Les flux de capitaux se concentrent de plus en plus rapidement vers certains secteurs stratégiques tandis que les ménages voient leur pouvoir d’achat progressivement érodé.
Vers une nouvelle ère des guerres des matières premières
L’analyse de Nomi Prins débouche sur une conclusion particulièrement forte : les conflits du futur seront de plus en plus liés aux ressources stratégiques.
Le contrôle du cuivre, de l’uranium, des terres rares, du tungstène ou encore de l’argent pourrait devenir aussi important que le contrôle des ressources pétrolières l’a été au XXe siècle.
Les États cherchent déjà à sécuriser leurs approvisionnements, à relocaliser certaines capacités industrielles et à réduire leur dépendance vis-à-vis de leurs rivaux géopolitiques.
Cette transformation profonde marque probablement le début d’un nouveau cycle économique mondial.
Conclusion : pourquoi les actifs réels pourraient dominer la prochaine décennie
Le principal enseignement de l’analyse de Nomi Prins est clair : les perturbations actuelles ne sont pas temporaires. Elles constituent les fondations d’un nouvel ordre économique où les matières premières stratégiques occupent une place centrale.
L’or continue de renforcer son rôle monétaire auprès des banques centrales. Le cuivre bénéficie d’une demande structurelle liée à l’électrification mondiale. L’argent combine rareté, déficit d’offre et demande industrielle croissante. L’uranium redevient un enjeu majeur de souveraineté énergétique.
Dans un monde marqué par l’endettement massif, les tensions géopolitiques et les ruptures récurrentes des chaînes d’approvisionnement, les actifs réels pourraient bien représenter l’une des thématiques d’investissement les plus importantes des années à venir.