Le Canada fait tourner deux modèles en parallèle depuis quatre ans

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Neuf provinces exploitent un monopole public. Une seule a ouvert un marché concurrentiel. Même pays, même cadre fiscal fédéral, deux structures opposées appliquées à des populations comparables.

C’est une configuration que les économistes obtiennent rarement : un groupe traité et neuf témoins, sur un secteur où la question de l’ouverture à la concurrence se pose dans une dizaine de pays européens sans données solides pour trancher. Le tout dans un contexte macroéconomique tendu, la santé de l’économie canadienne faisant elle-même l’objet d’un débat nourri.

L’Ontario a ouvert en avril 2022. Quatre ans, c’est assez pour observer.

L’indicateur que surveillent les trésors publics n’est d’ailleurs pas la recette fiscale mais le taux de canalisation : la part de l’activité qui se déroule chez des opérateurs autorisés plutôt qu’en dehors du cadre. Et il dépend directement de la qualité de l’offre légale, puisqu’un joueur ne reste dans le périmètre régulé que s’il y trouve des casinos en ligne fiables au Canada plutôt qu’ailleurs, avec des délais de retrait et un catalogue comparables à ce que propose le marché parallèle. La conformité seule ne retient personne.

Le modèle par défaut, et pourquoi il s’essouffle

Le schéma canadien historique est celui que la France applique aux jeux de casino : une entité publique, un site unique, aucune concurrence.

La Colombie-Britannique a PlayNow. Le Québec a Espacejeux, exploité par Loto-Québec depuis 2001. Les provinces de l’Atlantique ont leur propre plateforme. Dans chaque cas, l’État est simultanément régulateur, exploitant et bénéficiaire des recettes.

Le problème n’est pas théorique. Un monopole affronte des dizaines d’opérateurs internationaux accessibles depuis n’importe quel navigateur, et il les affronte sur le produit. Interface, rapidité des paiements, catalogue de jeux, conditions de retrait. Une entité publique n’a ni l’incitation ni la culture pour gagner cette comparaison, et les taux de canalisation observés avant 2022 le confirmaient.

Résultat : une part significative de la demande sortait du périmètre régulé, donc du périmètre fiscal.

La structure ontarienne, qui n’a pas été copiée

L’Ontario a fait deux choses à la fois, et la seconde est la plus intéressante.

Elle a ouvert le marché à des opérateurs privés, y compris ceux qui servaient déjà les joueurs ontariens depuis l’étranger. Ces derniers avaient un choix : s’enregistrer, respecter les normes, verser une part des revenus, et opérer légalement. Ou rester dehors.

Elle a surtout séparé les fonctions. La Commission des alcools et des jeux de l’Ontario régule et fixe les normes d’enregistrement. Une entité distincte, iGaming Ontario, porte la relation commerciale avec chaque opérateur. Le régulateur ne tire donc aucun revenu des entités qu’il supervise, ce qui est précisément la critique structurelle adressée aux modèles monopolistiques partout ailleurs.

C’est une réponse directe au conflit d’intérêts, et aucune autre province ne l’a reprise.

L’indicateur qui compte vraiment

Les recettes fiscales font les titres. Le taux de canalisation fait la politique publique.

C’est le seul chiffre qui dise si une réglementation fonctionne, parce qu’une réglementation qui ne capte pas la demande ne régule rien du tout : elle déplace simplement l’activité hors de portée.

C’est le raisonnement qui a fondé la décision ontarienne, et la part d’activité chez les opérateurs enregistrés a effectivement progressé rapidement après l’ouverture. Le monopole n’y était pas parvenu, pour une raison mécanique : il perdait la comparaison produit.

Ce que quatre ans ont produit, y compris les inconvénients

Quatre observations, et elles ne vont pas toutes dans le même sens.

La canalisation s’est améliorée sensiblement. C’était l’objectif principal et il est atteint.

La concurrence a amélioré le produit. Des opérateurs qui se disputent les mêmes joueurs ont fait progresser les interfaces, les délais de paiement et l’offre de jeux, ce qu’un monopole n’avait aucune raison de faire.

La publicité est devenue le principal reproche. Douze opérateurs achètent beaucoup plus d’espace média qu’une société d’État. Des restrictions ultérieures, notamment sur l’usage de sportifs et de célébrités dans les campagnes, en découlent directement.

La répartition des recettes reste contestée. Le dispositif génère des revenus substantiels, et certains acteurs estiment qu’il avantage les opérateurs privés au détriment des intérêts provinciaux.

Un bilan honnête, donc, plutôt qu’un succès sans réserve.

Pourquoi les autres provinces n’ont pas suivi

La raison est institutionnelle avant d’être factuelle, et elle s’applique mot pour mot au cas français.

Un monopole public, ce n’est pas seulement une ligne de recettes. C’est une organisation avec des effectifs, des contrats, des fournisseurs et des relations politiques établies. Ouvrir le marché signifie que cette organisation se retrouve en concurrence et que son revenu devient incertain.

Aucun gouvernement n’aime proposer cela, quels que soient les chiffres de canalisation. L’Alberta a avancé le plus loin dans cette direction, avec une législation visant à établir un cadre concurrentiel. Les autres provinces observent sans agir.

C’est un arbitrage budgétaire classique, du type de ceux que suivent les analyses économiques internationales : un revenu certain aujourd’hui contre une assiette élargie demain, avec un horizon électoral plus court que le second terme.

Ce que la France peut en tirer

Le parallèle est direct et rarement fait.

La France a ouvert en 2010 les paris sportifs, les paris hippiques et le poker à la concurrence, sous agrément de l’Autorité nationale des jeux, tout en maintenant les jeux de casino hors du périmètre. Elle applique donc simultanément les deux modèles selon le segment, ce qui est une troisième configuration et non un compromis.

L’amendement au PLF 2025 qui proposait de réguler le casino en ligne a été suspendu fin octobre 2024. Le débat reste ouvert, et il manquait jusqu’ici des données comparatives sur ce qu’une ouverture produit réellement.

L’Ontario les fournit. Canalisation en hausse, produit amélioré, volume publicitaire en forte augmentation, et une question non résolue sur le partage des recettes. Quiconque défend ou conteste une ouverture en France dispose désormais d’un cas documenté plutôt que d’hypothèses.

Reste à savoir si quelqu’un le lira avant de reprendre le dossier.

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