Depuis plusieurs mois, un phénomène intrigue les observateurs les plus attentifs du marché des métaux précieux. Alors que le prix de l’argent évolue dans un environnement volatil et parfois contradictoire avec ses fondamentaux, les flux physiques racontent une histoire bien différente. Lors d’un récent entretien, Andy Schectman, président de Miles Franklin, a mis en lumière une donnée qui soulève davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses : 39 millions d’onces d’argent auraient quitté les entrepôts du COMEX au cours d’un mois qui n’était même pas considéré comme un mois majeur de livraison.
Pour les investisseurs qui suivent uniquement l’évolution des cours, cette information peut sembler secondaire. Pourtant, dans l’univers des métaux précieux, les mouvements physiques de cette ampleur sont souvent considérés comme plus révélateurs que les variations de prix à court terme. Lorsque des acteurs sont prêts à mobiliser des milliards de dollars pour obtenir du métal réel plutôt que de simples contrats financiers, le marché envoie généralement un message qu’il convient d’examiner avec attention.
39 millions d’onces livrées : un événement hors norme
Selon Andy Schectman, près de 39 millions d’onces d’argent ont été retirées du système d’entreposage du COMEX. Cette quantité représente approximativement 2,9 millions de livres d’argent physique. Au-delà du chiffre impressionnant, une question demeure : qui est à l’origine de ces retraits massifs ?
Pour déplacer une telle quantité de métal, il faut organiser une logistique considérable : transport sécurisé, assurances, stockage et coordination internationale. Ce type d’opération dépasse largement le cadre d’un investissement spéculatif traditionnel. Pour Schectman, l’absence de débat public autour de l’identité des acheteurs constitue l’un des aspects les plus surprenants de cette situation.
Les marchés financiers se focalisent souvent sur les variations quotidiennes des prix, alors que les mouvements de métal physique peuvent révéler des stratégies de long terme menées par des institutions, des États ou de grands groupes industriels.
Le marché papier masque-t-il la réalité du marché physique ?
L’un des arguments centraux développés par Schectman repose sur la distinction entre le marché papier et le marché physique. Le marché papier regroupe les contrats à terme, les produits dérivés et différents instruments financiers permettant de s’exposer à l’argent sans posséder le métal.
Pendant des décennies, la majorité des contrats n’a jamais donné lieu à une livraison effective. Les positions étaient généralement clôturées ou renouvelées avant l’échéance. Selon Schectman, moins de 1 % des contrats aboutissaient historiquement à une demande de livraison physique.
Aujourd’hui, la situation semble évoluer. Des quantités importantes de métal sont régulièrement réclamées et retirées des stocks disponibles. Pour certains analystes, cette évolution pourrait indiquer une perte de confiance progressive dans les promesses de livraison futures et une préférence croissante pour la détention directe du métal.
La Chine joue-t-elle un rôle majeur dans cette dynamique ?
Une grande partie de l’analyse présentée par Schectman pointe vers l’Asie, et plus particulièrement vers la Chine. Depuis plusieurs années, Pékin poursuit une stratégie d’accumulation de ressources stratégiques. L’or est souvent au centre des discussions, mais l’argent attire également l’attention.
Selon les chiffres évoqués lors de l’entretien, les importations chinoises d’argent auraient fortement progressé, atteignant des niveaux records. Dans le même temps, le marché asiatique afficherait régulièrement une prime significative sur le prix occidental de l’argent.
Cette différence de prix crée ce que les professionnels appellent une opportunité d’arbitrage. Lorsqu’un actif vaut davantage dans une région du monde que dans une autre, les opérateurs ont intérêt à acheter là où il est moins cher pour revendre là où il est plus cher. Selon Schectman, cette mécanique pourrait expliquer une partie des sorties de métal observées sur les marchés occidentaux.
Le développement du réseau de Shanghai change les règles du jeu
L’interview met également en avant l’expansion du réseau de stockage et d’échange lié à Shanghai. Hong Kong, Singapour, Dubaï, Mumbai et d’autres centres financiers développent progressivement des infrastructures permettant de faciliter les échanges de métaux précieux en dehors des circuits historiquement dominés par Londres et New York.
Pour Schectman, cette évolution constitue l’un des changements les plus importants actuellement à l’œuvre dans le système financier mondial. Les pays émergents et les membres des BRICS cherchent à renforcer leur autonomie financière et à réduire leur dépendance aux infrastructures occidentales.
Dans cette logique, l’or et l’argent pourraient retrouver un rôle plus important dans les règlements internationaux et dans les réserves stratégiques des États.
Pourquoi l’argent attire autant d’intérêt ?
Contrairement à l’or, l’argent possède une double nature. Il est à la fois un métal précieux et une matière première industrielle indispensable.
L’argent est utilisé dans les panneaux photovoltaïques, l’électronique avancée, les semi-conducteurs, les équipements médicaux, les systèmes de défense et de nombreuses applications liées aux nouvelles technologies. Son excellente conductivité électrique en fait un matériau difficilement remplaçable.
Schectman insiste particulièrement sur son importance dans les secteurs stratégiques modernes. Selon lui, cette demande industrielle structurelle contribue à renforcer les perspectives à long terme du métal, même lorsque le marché traverse des phases de correction importantes.
Les banques occidentales peuvent-elles encore contrôler les prix ?
L’un des sujets les plus controversés abordés durant l’entretien concerne la possibilité d’une influence durable des grandes institutions financières sur le prix de l’argent.
Schectman estime que certaines banques occidentales ont longtemps bénéficié d’un système où la demande pouvait être orientée vers des instruments financiers plutôt que vers du métal physique. Selon lui, ce mécanisme aurait permis de contenir les prix pendant de nombreuses années.
Toutefois, il considère que cette stratégie devient plus difficile à maintenir lorsque les investisseurs, les entreprises ou les États réclament directement la livraison du métal. Dans ce contexte, les flux physiques prennent progressivement davantage d’importance que les volumes négociés sur les marchés dérivés.
La correction récente remet-elle en cause la thèse haussière ?
Après une forte progression, l’argent a connu une correction significative. Pour de nombreux investisseurs, cette baisse a ravivé les doutes historiques associés à ce marché réputé particulièrement volatil.
Schectman considère néanmoins que cette correction ne remet pas en cause les fondamentaux de long terme. Selon lui, plusieurs facteurs structurels demeurent présents : demande industrielle robuste, tensions sur l’offre disponible, accumulation de métal physique par de grands acteurs et transformation progressive de l’architecture financière mondiale.
Il estime que les mouvements de prix à court terme peuvent masquer des tendances beaucoup plus profondes qui ne deviennent visibles qu’en observant les flux de métal physique.
Le véritable indicateur pourrait être le métal lui-même
Le message principal de l’entretien est finalement assez simple. Pour Andy Schectman, les investisseurs regardent souvent le mauvais indicateur. Les variations quotidiennes des prix attirent toute l’attention, tandis que les livraisons physiques passent largement inaperçues.
Pour lui, la question essentielle n’est pas de savoir pourquoi l’argent monte ou baisse sur quelques semaines, mais de comprendre pourquoi des milliards de dollars sont mobilisés chaque mois pour obtenir du métal réel.
Tant que ces sorties massives se poursuivront, il estime que le marché envoie un signal que les investisseurs auraient tort d’ignorer. L’identité exacte des acheteurs demeure inconnue, mais leur comportement suggère qu’ils accordent une valeur stratégique croissante à la possession physique de l’argent.
CONCLUSION
L’affirmation selon laquelle 39 millions d’onces d’argent auraient quitté les entrepôts du COMEX constitue l’un des points les plus marquants de l’analyse d’Andy Schectman. Qu’il s’agisse d’arbitrage international, de stratégies industrielles, de réserves gouvernementales ou d’une réorganisation plus profonde du système financier mondial, ces mouvements soulèvent des questions auxquelles le marché ne dispose pas encore de réponses définitives.
Une chose est certaine : dans un environnement où la demande de métal physique semble prendre de plus en plus d’importance, les flux réels deviennent un indicateur incontournable pour comprendre les évolutions du marché de l’argent.


