La hausse des taux d’intérêt n’est plus un simple épisode technique des marchés obligataires : elle devient le signal d’une rupture profonde entre les États, leur dette et la confiance des épargnants. Dans un entretien accordé à VRIC Media, l’économiste Mark Thornton, du Mises Institute, avance une thèse brutale : après quatre décennies de baisse des taux, le monde entre dans un cycle de taux plus élevés, d’inflation persistante et de défiance envers la monnaie papier. Pour lui, cette bascule pourrait transformer l’or et l’argent en protections centrales du patrimoine, à une époque où les obligations longues ne jouent plus leur rôle historique d’amortisseur. Les chiffres récents donnent un poids concret à ce scénario : le rendement des bons du Trésor américain à 10 ans atteignait environ 5,24 % le 9 octobre 2026, après avoir frôlé 5,31 %, son plus haut niveau depuis 2002.
Acheter de l’or physique devient donc, dans cette lecture, bien plus qu’un placement de crise : c’est une réponse à un système monétaire perçu comme de plus en plus instable. Thornton estime que les particuliers reviennent progressivement à un « étalon-or et argent privé », non pas parce qu’ils veulent recréer officiellement l’étalon-or, mais parce qu’ils cherchent un actif que les gouvernements ne peuvent pas créer à volonté. Cette dynamique n’est pas une intuition isolée : les banques centrales ont acheté en moyenne environ 1 000 tonnes d’or par an sur les quatre dernières années, soit le double de la moyenne de la décennie précédente, selon l’enquête annuelle du World Gold Council.
Le message de Thornton est volontairement alarmant : les épargnants et les classes moyennes pourraient payer la facture d’une dette publique devenue trop lourde. Il rappelle que la dette fédérale américaine approche, selon ses propos, 41 000 milliards de dollars, tandis que le service de la dette dépasse déjà 1 000 milliards de dollars par an. Dans ce contexte, relever fortement les taux pour combattre l’inflation deviendrait explosif, car chaque point de taux supplémentaire alourdit mécaniquement les intérêts à payer sur une montagne de titres à refinancer. C’est précisément ce dilemme qui explique, selon lui, pourquoi les autorités pourraient être tentées de laisser l’inflation réduire la valeur réelle de la dette, au détriment du pouvoir d’achat des ménages. L’or permet justement de diversifier son épargne hors de ce risque monétaire.
Le Napoléon 20 francs or reste l’une des pièces les plus accessibles pour commencer à détenir du métal précieux, et cette logique rejoint l’argument central de Thornton : lorsque la confiance dans les promesses publiques s’effrite, les actifs tangibles reprennent de l’importance. Il observe une défiance politique mondiale, du Royaume-Uni au Japon, alimentée par des promesses non tenues, des dépenses massives, une expansion de la masse monétaire et le sentiment que les citoyens ont été trompés pendant la période Covid. Pour lui, cette méfiance ne concerne pas seulement les politiciens : elle atteint désormais la monnaie elle-même, les obligations d’État et la capacité des banques centrales à préserver la valeur de l’épargne.
La défiance envers les institutions se mesure aussi dans les enquêtes d’opinion citées par l’animateur Darrell Thomas, qui évoque un niveau record d’Américains estimant que le gouvernement est corrompu. Thornton relie ce phénomène à la taille de l’État : plus un gouvernement intervient, dépense, redistribue et emprunte, plus il crée selon lui des occasions de corruption, de clientélisme et de captation de la rente politique. Cette analyse rejoint sa vision autrichienne de l’économie, inspirée par Ludwig von Mises : l’inflation, les cycles économiques et les dépenses publiques excessives ne sont pas des accidents, mais les conséquences prévisibles d’un système où la monnaie peut être créée sans limite. Investir dans l’or apparaît alors comme une forme de protection patrimoniale face à cette perte de confiance.
Acheter des pièces d’or comme le Napoléon peut ainsi s’inscrire dans une stratégie de long terme, à condition de comprendre que Thornton ne présente pas l’or comme une baguette magique, mais comme un rempart contre les effets les plus destructeurs de la monnaie fiduciaire. Son constat est simple : les banques centrales ont maintenu des taux artificiellement bas pendant des décennies, ce qui a gonflé les actifs, encouragé l’endettement et pénalisé l’épargne. Aujourd’hui, les taux remontent, les obligations longues chutent et les marchés actions paraissent, à ses yeux, historiquement surévalués. Le résultat est une équation inquiétante pour les portefeuilles classiques, mais potentiellement favorable aux métaux précieux.
Pourquoi l’intérêt pour l’école autrichienne explose
Mark Thornton voit dans l’intérêt croissant pour Ludwig von Mises et l’école autrichienne une conséquence directe de la crise de confiance. Selon lui, de larges segments de la population américaine, mais aussi britannique, japonaise et d’autres pays, ne croient plus aux discours officiels sur l’inflation, la dette ou la gestion de crise. Il cite notamment les promesses de chèques financés par l’argent public, les conséquences des mesures Covid et l’impression que les gouvernements ont dépensé « l’argent du futur » tout en gonflant la masse monétaire. Cette colère populaire pousse, selon lui, de nouveaux publics à chercher des explications hors du consensus économique dominant.
Pour Thornton, Mises a identifié depuis plus d’un siècle les mécanismes qui reviennent aujourd’hui au centre du débat : l’inflation, les cycles d’expansion puis de krach, la guerre, la dette et les dangers du socialisme économique. Il soutient que l’école autrichienne séduit parce qu’elle offre une explication cohérente à ce que beaucoup de ménages vivent concrètement : des prix qui montent, des salaires qui perdent du pouvoir d’achat, une épargne peu rémunérée et un sentiment d’injustice face à des actifs financiers qui profitent surtout aux plus riches. Cette lecture n’est pas neutre idéologiquement, mais elle explique pourquoi les idées de monnaie saine, d’or physique et de réduction de l’État gagnent du terrain.
La confiance dans la monnaie se fissure
Le cœur de l’analyse de Thornton concerne la monnaie. Il estime que les particuliers se détournent progressivement des liquidités, des dépôts bancaires et des actifs libellés en dollars, notamment des obligations d’État, pour se tourner vers l’or et l’argent. Historiquement, les bons du Trésor américain étaient considérés comme la valeur refuge absolue : lorsque les actions chutaient, les investisseurs se précipitaient vers les obligations. Mais cette mécanique se fissure, selon lui, parce que les taux longs remontent et que le dollar pourrait perdre de la valeur à long terme, y compris face aux autres monnaies papier.
Les données récentes confortent en partie cette inquiétude. Le rendement du 10 ans américain était de 5,24 % le 9 octobre 2026, après avoir atteint 5,31 % le 5 octobre, un niveau jamais vu depuis 2002. Cette remontée traduit une pression durable sur les prix des obligations : lorsque les rendements montent, les cours des titres existants baissent. Pour un investisseur qui détenait des obligations longues en pensant qu’elles protégeraient son portefeuille en cas de krach boursier, c’est un changement majeur : l’amortisseur historique pourrait devenir une source de pertes.
Parallèlement, les banques centrales continuent d’accumuler de l’or. Le World Gold Council rapporte 39 tonnes d’achats nets en août 2026, portant les achats déclarés à 170 tonnes depuis le début de l’année, avec la Chine, l’Ouzbékistan et la Pologne en tête. Au deuxième trimestre 2026, les achats nets des banques centrales ont atteint 289 tonnes, un record pour un deuxième trimestre et une hausse de 74 % sur un an. Ce mouvement n’est pas seulement spéculatif : il traduit une volonté de diversifier les réserves, de se protéger contre les risques géopolitiques et de réduire la dépendance au dollar.
Le dollar et les obligations face à un mur
Thornton reconnaît que le dollar s’est stabilisé au cours de l’été et a même légèrement progressé, ce qui a pu peser temporairement sur l’or aux yeux des investisseurs de court terme. Mais il distingue nettement le signal de court terme de la tendance de fond. À ses yeux, le pouvoir d’achat du dollar et sa valeur relative face aux autres monnaies sont appelés à diminuer, tandis que les taux obligataires suivent une trajectoire haussière. Autrement dit, la détention d’obligations longues libellées en dollars deviendrait de plus en plus risquée, non seulement à cause du risque de taux, mais aussi à cause de l’érosion monétaire.
Il ajoute que de nombreux analystes considèrent la Bourse américaine comme extrêmement surévaluée, portée par un nombre restreint de valeurs. Cette concentration crée selon lui une fragilité supplémentaire : si les taux continuent de monter, les valorisations boursières élevées pourraient être brutalement corrigées. Le problème est que l’investisseur ne peut plus compter sur les obligations longues pour compenser cette baisse, comme cela fut longtemps le cas. Il se retrouve donc coincé entre des actions chères, des obligations longues vulnérables et une monnaie dont le pouvoir d’achat s’érode.
Le modèle 60/40 est-il en train de mourir ?
Pendant des décennies, le portefeuille équilibré classique reposait sur une répartition d’environ 60 % d’actions et 40 % d’obligations. Lorsque les actions baissaient, la banque centrale baissait généralement ses taux, ce qui faisait monter le prix des obligations longues et limitait la perte globale. Thornton reprend ici l’analyse de Michael Oliver : cette mécanique fonctionnait parce que la baisse des taux faisait mécaniquement monter la valeur des obligations. Aujourd’hui, si le monde entre dans un marché baissier de long terme pour les obligations, cette protection disparaît.
Il explique que la période 1981-2021 a été marquée par une baisse continue des taux sur quarante ans. Depuis, selon son analyse, le monde connaît cinq années de taux plus élevés, avec un risque de pics supplémentaires. Dans ce cadre, une chute des actions pourrait s’accompagner non pas d’une hausse, mais d’une baisse des obligations longues. Le portefeuille 60/40 perd alors son rôle d’amortisseur. C’est pourquoi Thornton observe un déplacement vers des obligations courte durée, du cash, des matières premières, de l’or et de l’argent.
Ce basculement n’est pas purement théorique. Le débat sur l’allocation d’or dans les portefeuilles institutionnels s’est intensifié, et l’intervieweur évoque une recommandation attribuée au directeur des investissements de Morgan Stanley consistant à réduire les obligations et à porter l’or à 20 % d’un portefeuille. Thornton ne présente pas cela comme une certitude universelle, mais comme le symptôme d’un changement d’état d’esprit : les investisseurs cherchent désormais un actif capable de résister à l’inflation, aux tensions géopolitiques et à la défiance envers la dette souveraine.
Pourquoi les obligations longues ne protègent plus
Le raisonnement de Thornton est simple, mais lourd de conséquences. Une obligation longue à 10, 20 ou 30 ans est très sensible aux variations de taux : si les taux montent, son prix baisse fortement. Or, si l’inflation reste supérieure au rendement nominal offert par ces titres, l’investisseur perd du pouvoir d’achat même s’il reçoit ses coupons. C’est exactement le piège que Thornton décrit : des taux nominaux qui paraissent attractifs, mais qui ne compensent pas suffisamment l’inflation réelle ressentie par les ménages.
Il estime que la Réserve fédérale a été contrainte d’opérer une légère hausse récente parce que le rendement des obligations d’État couvrait à peine l’inflation mesurée par l’indice des prix à la consommation. Cette hausse serait donc, selon lui, une reconnaissance implicite que les taux réels étaient insuffisants pour attirer les épargnants vers la dette publique. Le problème, ajoute-t-il, est que la Fed ne semble pas disposée à mener une politique aussi restrictive que celle de Paul Volcker au début des années 1980, lorsque des taux très élevés ont été utilisés pour briser l’inflation.
La raison est fiscale : avec une dette colossale et des besoins de financement massifs, une remontée brutale des taux ferait exploser la charge d’intérêts. Thornton souligne que le Trésor américain a de plus en plus financé sa dette avec des titres courte durée plutôt qu’avec des obligations à 10 ou 30 ans. Cette stratégie réduit le coût immédiat, mais oblige l’État à refinancer chaque année une part énorme de sa dette, proche de 10 000 milliards de dollars selon ses propos. Cela rend le système vulnérable à toute poussée des taux.
L’or et l’argent comme amortisseurs de portefeuille
Dans ce décor, Thornton voit dans l’or, l’argent, les matières premières et le pétrole les actifs historiquement sous-pondérés dans les portefeuilles occidentaux. Il ne promet pas qu’ils monteront linéairement, mais il estime qu’ils offrent une protection plus cohérente face à un environnement d’inflation, de taux élevés et de dette publique incontrôlée. L’or est perçu comme une réserve de valeur, l’argent comme un métal à la fois monétaire et industriel, et les matières premières comme une exposition directe à l’inflation des prix réels.
Les faits récents donnent du poids à cette thèse. Le World Gold Council indique que 89 % des gestionnaires de réserves interrogés attendent une poursuite de la hausse des réserves mondiales d’or sur les douze prochains mois, tandis que 45 % prévoient d’augmenter les réserves de leur propre institution. Surtout, l’or aurait dépassé les obligations d’État américaines comme première réserve de valeur dans les portefeuilles officiels, un basculement symbolique majeur. Cette évolution montre que la défiance envers la dette souveraine n’est plus réservée aux investisseurs particuliers : elle touche désormais les gestionnaires d’actifs publics.
La Chine illustre cette tendance. Sa banque centrale a acheté 20 tonnes d’or en août 2026, portant ses réserves officielles à environ 2 387 tonnes, soit 9 % de ses réserves totales. La Pologne, elle, détenait 648 tonnes après avoir acheté 98 tonnes depuis le début de l’année, avec un objectif affiché de 700 tonnes. Ces achats répétés, mois après mois, suggèrent une stratégie de long terme plutôt qu’une simple opération de marché. Pour un épargnant, c’est un signal à prendre au sérieux : les États eux-mêmes cherchent à se protéger contre les risques du système monétaire actuel.
Les États peuvent-ils gonfler leur dette par l’inflation ?
Thornton aborde le sujet le plus sensible : l’inflation comme moyen de réduire le poids réel de la dette. Il rappelle que Donald Trump a publiquement évoqué l’idée qu’une inflation plus élevée pourrait aider à rembourser la dette nationale. Pour Thornton, cette déclaration est rare parce qu’elle dit ce que la plupart des responsables politiques évitent d’avouer : lorsqu’un État est trop endetté, il peut tenter de rembourser ses créanciers avec une monnaie dévaluée.
Le mécanisme est simple. Si l’État émet de la dette et que la banque centrale crée de la monnaie pour l’acheter, la quantité de monnaie en circulation augmente. À terme, les prix montent, le dollar perd de la valeur et la dette ancienne devient plus facile à rembourser en unités monétaires dévaluées. Mais ce procédé a un coût social considérable : il alimente l’inflation, dégrade les salaires réels, favorise les cycles d’expansion puis de récession et frappe d’abord ceux qui dépendent d’un revenu fixe ou d’une épargne en cash.
Thornton estime que c’est la voie historique de nombreux gouvernements, mais il la juge destructrice. Il plaide au contraire pour une austérité radicale : réduire drastiquement les dépenses publiques, supprimer des programmes coûteux, baisser les impôts, alléger la réglementation et libérer les ressources vers le secteur productif. Il reconnaît que cette politique ferait baisser temporairement le PIB mesuré, mais il soutient qu’elle serait la seule voie durable pour restaurer la confiance, contenir l’inflation et éviter que la dette ne soit effacée par la force sur les épargnants.
Jusqu’où l’inflation peut-elle monter ?
Interrogé sur un scénario à l’argentine, Thornton reste prudent sur le rythme, mais pessimiste sur la direction. Il rappelle que les mesures officielles d’inflation se situaient déjà, selon ses propos, entre 3,5 % et 4 %, un niveau qu’il juge inférieur à l’inflation réelle ressentie par les ménages. Il cite les difficultés à acheter des protéines, à payer le gazole, l’assurance, les réparations automobiles ou les frais médicaux. Pour lui, l’inflation ne se limite pas à l’alimentation et à l’énergie : elle s’infiltre dans l’ensemble du coût de la vie.
Les prévisions de marché vont dans le sens d’une pression persistante. Le consensus cité avant la publication de l’IPC de septembre 2026 anticipait une inflation à 3,7 % en glissement annuel, contre 3,4 % le mois précédent, avec une hausse mensuelle attendue de 0,6 %. Si ces chiffres se confirmaient, ils renforceraient l’idée que l’inflation n’est pas vaincue et que la Réserve fédérale pourrait devoir maintenir une politique plus dure qu’annoncé. Or, une politique plus dure signifie des taux plus élevés, donc davantage de pression sur les obligations et sur les valorisations boursières.
Thornton estime que la Fed n’a pas réellement réduit la création monétaire, même si elle affirme ne plus mener de quantitative easing. Selon lui, elle continue d’acheter des titres publics courte durée pour soutenir le marché et maîtriser les taux. Cette intervention, dit-il, entretient l’inflation tout en donnant l’illusion d’une politique monétaire rigoureuse. C’est précisément cet écart entre le discours officiel et la réalité monétaire qui, selon lui, pousse les investisseurs vers l’or et l’argent.
Washington prend-il vraiment au sérieux la monnaie saine ?
Le débat américain sur un éventuel retour partiel à l’or revient régulièrement. L’intervieweur évoque la nomination de Judy Shelton, défenseure de la monnaie saine, dans un conseil consultatif, ainsi que les spéculations autour d’une obligation adossée à l’or ou d’un ancrage monétaire. Thornton se dit heureux que ces idées soient discutées, mais il refuse d’y voir la preuve d’un changement réel. Pour lui, nommer quelques conseillers favorables à l’or ne suffit pas à modifier une machine budgétaire et monétaire profondément dépendante de la création monétaire.
Il rappelle l’exemple de la Gold Commission de Ronald Reagan au début des années 1980. Sous la pression d’une inflation violente et d’une perte de confiance dans le dollar, une commission avait été créée pour étudier un retour à l’étalon-or. Selon Thornton, la majorité a finalement choisi de continuer avec la monnaie fiduciaire, en promettant simplement de mieux gérer la situation. Le rapport minoritaire, porté notamment par Ron Paul, Lewis Lehrman et Murray Rothbard, défendait au contraire un retour à l’or. Le résultat concret fut la frappe de pièces American Gold Eagle et Silver Eagle, mais sans réforme monétaire structurelle.
Thornton en tire une leçon sévère : les gouvernements peuvent accepter des gestes symboliques en faveur de l’or sans jamais renoncer à leurs instruments d’inflation. Il ne dénigre pas les pièces, qu’il décrit comme magnifiques, mais il insiste : détenir de l’or protège individuellement, cela ne change pas le système. Pour lui, la véritable solution exigerait de mettre fin au système monétaire actuel et de revenir à une monnaie stable fondée sur l’or et l’argent, comme le recommandaient selon lui les fondateurs américains.
La Fed, la dette et l’élargissement des inégalités
Le dernier volet de l’entretien porte sur les inégalités. Thornton s’appuie sur un chiffre avancé dans l’émission : sur 134,8 millions de ménages américains, 1,4 million de ménages, soit le 1 % le plus riche, contrôleraient 32,5 % de la richesse des ménages. Il rappelle que cette part était d’environ 23 % dans les années 1990. Pour lui, cette concentration n’est pas une fatalité du capitalisme, mais le résultat d’une politique monétaire qui favorise systématiquement les détenteurs d’actifs.
Son explication repose sur un mécanisme simple. Lorsque la banque centrale maintient des taux artificiellement bas, elle décourage l’épargne des ménages modestes, car les dépôts ne rapportent presque rien et ne couvrent souvent pas l’inflation. En même temps, les taux bas font monter la valeur des actions, de l’immobilier, des entreprises et des terrains. Or, ces actifs sont détenus en priorité par les ménages les plus riches. La politique monétaire crée donc un transfert de richesse implicite : elle pénalise l’épargnant et enrichit le propriétaire d’actifs.
Thornton ajoute que la consommation américaine peut paraître solide en surface, mais qu’elle masque une réalité plus sombre. Ce sont les ménages aisés qui augmentent leurs dépenses, tandis que les classes populaires et moyennes réduisent leurs achats, changent de forfait téléphonique, modifient leur alimentation ou renoncent à certaines sorties familiales. Cette fracture ne se limite pas à des statistiques : elle touche la vie quotidienne, la capacité à offrir un repas particulier à sa famille ou à maintenir un certain niveau de vie.
Ce que cela signifie pour les épargnants
La thèse de Mark Thornton peut se résumer en une phrase : lorsque l’État est trop endetté pour relever durablement les taux, il risque de choisir l’inflation plutôt que l’austérité. Dans ce scénario, les grands perdants seraient les détenteurs de cash, d’épargne bancaire peu rémunérée et d’obligations longues. Les grands gagnants potentiels seraient ceux qui détiennent des actifs réels, notamment l’or, l’argent, les matières premières et, dans une moindre mesure, les actifs courte durée.
Cette analyse ne constitue évidemment pas une garantie de performance. L’or peut connaître de fortes corrections, comme le montre la volatilité récente du marché, où le métal est passé d’un sommet proche de 5 600 dollars l’once fin janvier à environ 4 340 dollars en octobre selon des informations citées par Reuters. Mais l’argument de Thornton ne repose pas sur une prédiction de cours à court terme : il repose sur la structure du système. Tant que la dette publique, les déficits et la création monétaire restent au cœur du modèle économique, la demande d’actifs monétaires alternatifs peut rester structurellement élevée.
Pour un épargnant français, la leçon pratique est claire : ne pas confondre rendement nominal et préservation du pouvoir d’achat. Un livret ou une obligation peut afficher un intérêt, mais si l’inflation réelle est plus élevée, le patrimoine réel recule. L’or physique, sous forme de pièces ou de lingots, permet de détenir un actif sans risque de contrepartie bancaire, tandis que l’argent offre une exposition plus volatile mais potentiellement plus dynamique. La diversification reste essentielle, mais Thornton soutient que l’absence d’or et d’argent dans un portefeuille devient, dans son scénario, un risque en soi.
Le signal à retenir
Le message de Mark Thornton est sans détour : la hausse des taux n’est pas un retour à la normale, mais le début d’une confrontation entre une dette publique impossible à rembourser normalement et une monnaie dont la crédibilité s’érode. Les obligations longues ne jouent plus leur rôle d’amortisseur, les actions paraissent surévaluées, et les banques centrales accumulent de l’or à un rythme exceptionnel. Dans ce contexte, l’or et l’argent ne sont plus de simples placements alternatifs : ils redeviennent des instruments de protection patrimoniale.
La question n’est donc plus seulement de savoir si l’or montera. Elle est de savoir combien de temps les épargnants accepteront de détenir des promesses monétaires dont la valeur peut être diluée par l’inflation. Tant que les États devront financer des déficits massifs et refinancer une dette colossale, la tentation de laisser l’inflation faire le travail restera présente. C’est précisément ce risque qui explique pourquoi l’or et l’argent retrouvent une place centrale dans les stratégies patrimoniales, des banques centrales aux investisseurs particuliers.