La crise de la dette et les tensions politiques en France et dans l’UE – Avec Jacques Sapir

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La France est-elle réellement devenue le maillon faible de l’Europe ? Pour Jacques Sapir, directeur du Centre d’études des modes d’industrialisation à l’EHESS, la réponse est sans ambiguïté : oui. Dans l’émission « Sans coupure », l’économiste affirme que le pays fait face à un déficit budgétaire qui semble incompressible, à une dette de plus en plus coûteuse et à une crise dont la racine serait intrinsèque à l’Union européenne et à l’euro. Face à cette dégradation, la défense du pouvoir d’achat et du patrimoine devient une préoccupation centrale, ce qui explique l’intérêt croissant pour l’achat de pièces d’or comme le 20 francs Napoléon tête nue, perçu par de nombreux épargnants comme une valeur refuge tangible.

Le point de départ de cette alerte est un constat brutal : la dette publique française atteignait 3 595,5 milliards d’euros à la fin du deuxième trimestre 2026, soit 119% du PIB, tandis que le taux de l’OAT à 10 ans a franchi les 5% le 22 octobre 2026. Dans ce contexte, l’État doit lever 310 milliards d’euros en 2026, avant même d’envisager 340 milliards d’euros en 2027, un niveau jamais atteint. Pour les ménages qui redoutent une dégradation de la monnaie, des taux élevés ou une crise de financement de l’État, les pièces d’or constituent une réponse patrimoniale concrète, car elles ne dépendent pas de la promesse de remboursement d’un État endetté.

Jacques Sapir commence par définir ce qu’est une crise de la dette. Selon lui, elle peut signifier deux choses : soit qu’un pays n’est plus capable de rembourser sa dette, ce qui concerne assez peu les États, soit, et c’est beaucoup plus important, qu’il ne peut plus payer les intérêts. Autrement dit, la charge des intérêts devient insupportable, soit parce que le montant de la dette est trop élevé, soit parce que les taux d’intérêt sont trop élevés. En règle générale, précise-t-il, c’est une combinaison des deux qui condamne un pays à cette crise. Cette mécanique touche directement les épargnants, qui cherchent alors à protéger leur capital en dehors des actifs financiers exposés à la dette publique, notamment via l’achat de lingots d’or, forme historique de conservation de valeur en période de tourmente monétaire.

Lorsqu’un État se déclare en défaut de paiement, il se heurte immédiatement à un problème de confiance : ses créanciers potentiels ne lui font plus crédit et il ne trouve plus d’argent. Jacques Sapir explique toutefois que plusieurs issues existent. La première est la « coupe de cheveux », ou haircut : on annule une partie de la dette, ce qui fait mécaniquement baisser la charge d’intérêts jusqu’à ce qu’elle redevienne soutenable pour le pays. La deuxième solution est le défaut, suivi après quelques semaines ou quelques mois d’un aménagement de la dette, lorsque les créanciers reviennent négocier. Il cite l’exemple de la Russie, qui a fait défaut en 1998 avant que ses créanciers étrangers n’acceptent, en 1999, de reconnaître les anciens titres à 20% de leur valeur faciale, réduisant mathématiquement la dette russe de 80%. Pour un épargnant, cette perspective de restructuration justifie la recherche d’actifs non restructurables, comme les pièces d’or, qui ne peuvent pas être « taillés » comme une obligation souveraine.

La France, deuxième économie européenne derrière l’Allemagne, voit désormais son attractivité fragilisée par l’instabilité politique et la progression de la dette. Jacques Sapir relève que la France, longtemps en tête de l’investissement étranger, inquiète désormais les investisseurs, notamment américains. Il évoque un baromètre de la chambre de commerce franco-américaine Amcham faisant état, en février, d’un niveau de confiance historiquement bas. Il rappelle également que la France doit lever 310 milliards d’euros en 2026 et que près de 57% de sa dette est détenue par des investisseurs non résidents. À ses yeux, cette dépendance pose un problème évident de souveraineté : le gouvernement emprunte essentiellement à des non-résidents parce qu’ils acceptaient de prêter à un taux inférieur à celui demandé par les résidents français, le marché français et européen n’ayant pas la profondeur nécessaire pour absorber de tels montants. Dans un climat pareil, le 20 francs Napoléon tête nue s’impose comme un actif physique, reconnaissable et liquide, pour ceux qui veulent sortir une partie de leur épargne du circuit de la dette souveraine.

La dimension psychologique de la crise se combine à une dimension objective : les taux d’intérêt augmentent pour l’ensemble des pays. Jacques Sapir indique que la France emprunte aujourd’hui à environ 4,8 ou 4,9%, la Grande-Bretagne à 5,4% et les États-Unis au-dessus de 5,5%. Cette hausse fait exploser le montant des intérêts payés par la France, qui passerait selon lui de 73 milliards d’euros cette année à 93 milliards d’euros dans deux ans. Il reconnaît que cela représente environ 3% du PIB, mais souligne que le budget de la dette devient le premier poste budgétaire français. Les chiffres officiels confirment cette bascule : la charge de la dette de l’État est prévue à 64,8 milliards d’euros en 2026, devant l’enseignement scolaire et la défense, tandis que la charge de l’ensemble des administrations publiques est estimée à environ 75 milliards d’euros. Face à cette hémorragie budgétaire, l’or physique, sous forme de pièces, apparaît à ses défenseurs comme une protection contre la dévalorisation continue des promesses publiques.

Une crise de la dette qui devient le premier poste budgétaire

La crise de la dette française n’est plus une hypothèse abstraite : elle se traduit déjà dans les comptes de l’État. La dette publique atteignait 3 595,5 milliards d’euros à la fin du deuxième trimestre 2026, soit 119% du PIB, un niveau inédit. Le taux de l’OAT française à 10 ans, référence essentielle du financement de l’État, a franchi les 5% le 22 octobre 2026, après avoir atteint 4,75% le 23 septembre, soit 120 points de base de plus qu’au début de l’année. Cette envolée des taux signifie que chaque nouvelle émission, chaque refinancement et chaque titre arrivant à échéance coûte davantage à la collectivité. L’Agence France Trésor prévoit 310 milliards d’euros d’émissions nettes à moyen et long terme en 2026, un volume record, avant 340 milliards d’euros annoncés pour 2027.

Jacques Sapir insiste sur le fait que la charge de la dette devient le premier poste budgétaire de la France. Les données publiées en 2026 montrent que la charge de la dette de l’État pourrait atteindre 64,8 milliards d’euros en 2026, contre 31 milliards en 2019, dépassant ainsi les crédits de l’enseignement scolaire et ceux de la défense. Pour l’ensemble des administrations publiques, la Cour des comptes évalue cette charge à 77 milliards d’euros en 2026, contre 56,7 milliards en 2025. Les projections citées par Les Échos vont encore plus loin : la charge d’intérêts des administrations publiques atteindrait 91,2 milliards d’euros en 2027, 103,7 milliards en 2028, 114,8 milliards en 2029 et 125,8 milliards en 2030. Autrement dit, une part toujours plus grande des impôts ne financera ni l’école, ni l’hôpital, ni la défense, mais les créanciers de l’État.

La France, maillon faible de l’Europe

Pour Jacques Sapir, la France est bien le maillon faible de l’Europe, mais la dette n’est que la conséquence du problème. La cause profonde, explique-t-il, est un déficit budgétaire qui semble incompressible, de l’ordre de 5% depuis plusieurs années. Il admet qu’un État peut faire un peu de déficit et que cela peut même être positif, mais il estime que la situation française est d’une autre nature : toutes les tentatives des gouvernements pour réduire le déficit échouent. Selon lui, les gouvernements surestiment systématiquement la capacité de l’économie, en bâtissant par exemple des perspectives budgétaires sur une croissance de 1% alors que la croissance réelle retombe à 0,2%, voire à zéro, ce qui détruit mécaniquement les recettes publiques attendues.

Le deuxième obstacle, selon l’économiste, est que le gouvernement ne sait pas dans quoi couper. La question des retraites est politiquement explosive, car le système est paritaire et reposait initialement sur les cotisations des salariés et des employeurs, sans intervention directe de l’État. Or, explique Jacques Sapir, l’État a décidé de réduire les charges des entreprises afin de compenser le poids de l’euro sur l’économie française. Le système des retraites a alors exigé une compensation, et l’État a accepté de la financer. Résultat : si les retraites pèsent aujourd’hui sur le budget de l’État, c’est en raison de la diminution des cotisations, un mécanisme qui dure, selon lui, depuis près de 25 ans. La dette n’est donc pas, dans son analyse, un accident de gestion, mais le produit d’un cadre européen qui étrangle l’économie française.

Pourquoi l’euro est au cœur du problème

Jacques Sapir est formel : la crise est intrinsèque à l’Union européenne. La France a été l’un des pays créateurs de l’euro, et l’euro était à l’origine une idée française. C’est précisément pour cette raison, estime-t-il, qu’aucun gouvernement français n’est prêt à reconnaître qu’il s’est trompé et que le pays serait mieux sans l’euro qu’avec l’euro. Il affirme que l’euro est un cadre absolument inadapté à l’économie française et qu’il l’étrangle. Les subventions massives accordées aux entreprises seraient ainsi la contrepartie directe de ce déséquilibre monétaire.

Il chiffre l’ordre de grandeur : la France dépenserait environ 211 milliards d’euros par an en subventions aux entreprises, soit 7% du PIB. Il oppose ce chiffre à la charge des intérêts attendue dans deux ans, autour de 3% du PIB. La solution consistant à prendre sur les subventions aux entreprises, parfois avancée dans le débat public, ne fonctionne pas à ses yeux : une grosse partie de ces subventions est liée au poids que fait peser l’euro sur l’économie française. Il évoque un calcul portant sur 165 milliards d’euros correspondant aux conséquences immédiates de l’euro. Tant que la France reste dans la zone euro, ces 211 milliards ne peuvent donc pas être touchés. Sa conclusion est sans détour : il faut sortir de la zone euro pour relancer l’économie nationale et sortir de la crise.

Sortie de l’euro et dépréciation du franc

Jacques Sapir défend depuis près de quinze ans une sortie de l’euro accompagnée d’une dépréciation importante de la monnaie nationale, qu’elle s’appelle franc ou autrement. Selon lui, il faudrait une dépréciation importante pour ramener l’économie française au niveau où elle se trouvait avant l’entrée dans l’euro. Il évoque une dépréciation pouvant atteindre 30%, voire 35%, tout en reconnaissant qu’il est impossible de donner un chiffre précis à l’avance. Cette dépréciation permettrait, selon son raisonnement, de se passer des aides accordées aux entreprises pour supporter la charge de l’euro.

Il s’appuie sur le travail d’un institut allemand, l’Institut pour la politique économique, qui aurait calculé que deux pays ont profité du système de l’euro : les Pays-Bas et l’Allemagne, tandis que les autres pays se sont appauvris. Pour Jacques Sapir, la dissolution de l’euro, ou du moins la sortie de la France, n’est donc pas une provocation idéologique mais une nécessité économique. La crise française ne serait pas seulement une crise budgétaire : elle serait la manifestation d’une architecture monétaire européenne qui a déséquilibré les économies membres et privé la France de son outil de compétitivité, à savoir une monnaie capable de se déprécier.

Épargne des Français : ne pas financer deux fois la dette

Le débat sur « l’épargne responsable », destinée à financer l’investissement, est également vigoureusement critiqué par Jacques Sapir. Selon lui, réorienter une partie de l’épargne des Français vers des investissements qualifiés de responsables, c’est-à-dire vers les besoins des entreprises, pose d’abord un problème démocratique : il faudrait demander l’avis aux Français. Mais il y a un problème plus fondamental encore : une grosse partie de l’épargne des Français finance déjà la dette. Retirer cette épargne pour la diriger vers les entreprises reviendrait, selon son image, à couper la jambe droite pour recoudre la jambe gauche.

Il précise que les Français disposant d’un compte épargne ou d’une assurance vie financent en réalité massivement les bons du Trésor français. L’assurance vie, explique-t-il, est un système qui finance la dette et qui permet en retour aux épargnants de toucher des revenus, certes modestes, mais en légère progression. Prélever une partie de cette épargne pour l’orienter vers les entreprises déclencherait donc une crise de financement de l’État. Jacques Sapir conclut qu’on ne peut pas jouer aux petits chevaux avec les structures financières : il existe une rigidité réelle, et toute réorientation brutale de l’épargne fragiliserait immédiatement le financement public.

La BCE peut-elle sauver la France ?

Beaucoup imaginent que la Banque centrale européenne pourrait sauver la France en rachetant sa dette. Jacques Sapir rappelle que la BCE l’a déjà fait pendant la crise de la COVID, en rachetant la dette française comme la dette allemande ou italienne, pour des durées de 40 ou 50 ans. Mais ce rachat aurait un prix : la BCE mettrait des conditions et exigerait que la France remette son budget en ordre. Elle pourrait par exemple accepter de racheter 20% ou 30% de la dette française, ce qui ferait mécaniquement baisser les taux, en échange d’un assainissement budgétaire.

Le problème, selon lui, est que la France ne peut pas remettre son budget en ordre sans provoquer une crise sociale majeure, une perspective qui terrifie tous les responsables politiques. Le pays se trouverait donc dans une forme d’impasse : la BCE peut racheter la dette, mais seulement en imposant des conditions que la France ne peut pas satisfaire sans explosion sociale. Cette impasse renforce, dans l’analyse de Jacques Sapir, l’idée que la solution ne peut pas venir d’un sauvetage européen, mais d’un changement de cadre monétaire.

L’Union européenne elle-même endettée

La crise ne se limite pas à la France. La Cour des comptes européenne alerte sur une dette de l’Union européenne qui a plus que triplé en quelques années, atteignant 739 milliards d’euros à la fin de 2025 et pouvant approcher 1 000 milliards d’euros dès 2027. Les intérêts liés au seul plan de relance post-COVID pourraient avoisiner 93 milliards d’euros entre 2028 et 2034. Jacques Sapir juge ce phénomène peu surprenant : depuis la crise de la COVID, l’Union européenne a multiplié les plans de relance, auxquels s’ajoute désormais la dimension de l’aide à l’Ukraine.

Il relativise toutefois le poids direct de ces 93 milliards d’euros européens par rapport au budget de l’Union, estimant que cela représenterait l’équivalent de 16 à 18 milliards d’euros pour la France, soit environ un demi-point de PIB. C’est significatif, dit-il, mais ce n’est pas le problème central. Le vrai danger, selon lui, est l’accumulation : la France supporte déjà des charges fixes qu’elle n’arrive pas à faire bouger, et on lui demande d’absorber des charges additionnelles qui, prises isolément, ne sont pas énormes, mais qui deviennent insupportables précisément à cause de ces charges fixes existantes.

Ukraine, sanctions et facture croissante

Le soutien à l’Ukraine constitue un autre facteur de tension. Jacques Sapir estime que l’impact des sanctions contre la Russie et du soutien financier et militaire à l’Ukraine était relativement faible en 2022 et 2023, mais qu’il augmente depuis 2025 et surtout en 2026. Selon lui, l’Ukraine a vu ses recettes budgétaires disparaître, notamment parce qu’une partie de la population n’est plus sur le territoire. Il évalue la population ukrainienne actuelle à environ 25 ou 27 millions d’habitants, contre 41 millions en 2022.

Il chiffre le coût global des flux de financement pour l’Ukraine, hors financements de défense, à environ 60 à 70 milliards d’euros par an. En ajoutant les flux de défense, estimés entre 15 et 20 milliards d’euros, il parvient à un total proche de 80 milliards d’euros par an. Pour lui, cette dépense s’ajoute à un moment où les économies européennes sont déjà fragilisées par les sanctions, les problèmes énergétiques, la hausse des coûts de production, les fermetures d’entreprises et les difficultés d’exportation. Il souligne également le libre-échange, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’espace européen, comme un facteur qui a tué une partie de la production industrielle.

Productivité, croissance et désépargne des ménages

Au-delà de l’Ukraine et de l’euro, Jacques Sapir identifie une dégradation économique structurelle. La France avait, jusqu’en 2018 ou 2019, l’un des taux de productivité les plus élevés de l’OCDE et de l’Union européenne. Aujourd’hui, elle aurait l’un des taux les plus faibles, ce qui constitue pour lui un véritable problème. Par ailleurs, le pays ne retrouve pas de moteurs de croissance : en examinant les chiffres de l’INSEE, il observe que la croissance est désormais corrélée non plus à la production industrielle, mais à la dépense des ménages. La consommation des ménages est ainsi devenue la principale source de croissance.

Or, ce moteur s’essouffle. Pendant longtemps, la dépense des ménages a été sécurisée, ce qui impliquait de nouvelles charges pour le budget. Aujourd’hui, selon Jacques Sapir, on n’y arrive plus : au deuxième trimestre de l’année, les ménages ont commencé à désépargner, c’est-à-dire à retirer de l’épargne faute d’argent suffisant. Il anticipe que ce phénomène se reproduira au troisième et au quatrième trimestre, voire sur l’année entière. Cette désépargne est particulièrement inquiétante dans un pays où l’épargne finance déjà la dette publique : si les ménages retirent leur argent, la capacité de l’État à se financer devient encore plus dépendante des marchés étrangers.

Ce que cela signifie pour les épargnants

La leçon de Jacques Sapir est claire : la France est engagée dans une spirale où le déficit alimente la dette, où la hausse des taux alourdit la charge des intérêts, où les marges budgétaires se réduisent et où la sortie de crise paraît impossible sans remettre en cause l’euro. Les chiffres officiels confirment la gravité du tableau : dette publique à 119% du PIB, OAT à 10 ans au-dessus de 5%, émissions record de 310 milliards d’euros en 2026 et 340 milliards prévus en 2027, charge de la dette de l’État devenue le premier poste budgétaire. Dans ce décor, les épargnants ne cherchent plus seulement un rendement : ils cherchent une protection.

C’est dans ce contexte que l’or physique retrouve une fonction centrale. Les pièces d’or, et notamment le 20 francs Napoléon tête nue, comme les lingots d’or, sont présentés par leurs défenseurs comme des actifs patrimoniaux hors du système de dette souveraine, insensibles à une restructuration de la dette française et à une décision de la BCE. Si l’analyse de Jacques Sapir est juste, la question n’est plus de savoir si la France traversera une période de tensions financières majeures, mais combien de temps les épargnants auront pour organiser la protection de leur capital avant que la facture ne devienne impossible à éviter.

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