Les marchés américains connaissent leur plus mauvaise performance relative face au reste du monde depuis 1995. Faut-il y voir le début d’un grand mouvement de « sell America » ? Pour Robin Brooks, Senior Fellow à la Brookings Institution et ancien chef économiste à l’Institute of International Finance, la réponse est claire : non. Il n’y a pas de fuite massive hors des actifs américains, mais plutôt une phase d’ajustement et de couverture du risque dollar. Dans ce contexte d’incertitude monétaire et géopolitique, l’achat d’or physique comme diversification face aux cycles américains s’impose naturellement comme un complément stratégique à un portefeuille trop concentré sur Wall Street.
Pas de “sell America”, mais un “hedge America”
Contrairement à ce que certains observateurs avancent, les flux étrangers vers les actifs américains (actions, obligations d’entreprises, dette hypothécaire) restent proches de records historiques. Les données officielles montrent que les investisseurs internationaux continuent d’acheter des titres américains.
La nuance apportée par Robin Brooks est essentielle : il n’y a pas de vente massive des États-Unis, mais une couverture accrue contre la baisse du dollar. Autrement dit, les investisseurs gardent leurs actifs américains, mais protègent leur exposition de change. Cela explique la faiblesse relative du dollar sans pour autant signifier un effondrement de l’attractivité américaine. Dans une telle configuration, où la devise pourrait s’éroder sans fuite des capitaux, l’achat d’or pour se protéger contre la baisse du dollar apparaît comme une couverture monétaire complémentaire.
Le leadership boursier américain est-il terminé ?
Depuis plus d’une décennie, les États-Unis dominent les marchés actions mondiaux, portés par les grandes capitalisations technologiques. Mais en 2025, la performance américaine sous-performe nettement les indices internationaux.
Selon Brooks, cette faiblesse est davantage liée à des facteurs spécifiques (valorisations élevées, concentration sur quelques valeurs technologiques) qu’à un rejet global des États-Unis. Toutefois, lorsque les cycles de leadership changent, les flux d’investissement se redéploient rapidement. Dans ces périodes de transition, où la visibilité diminue, l’achat d’or comme actif non corrélé aux actions technologiques peut contribuer à stabiliser un portefeuille exposé à la volatilité boursière.
Pourquoi les marchés émergents pourraient surprendre
Robin Brooks anticipe une surperformance des marchés émergents, notamment le Brésil, le Mexique, l’Indonésie ou encore la Corée du Sud. Son argument est double :
- Le dollar devrait s’affaiblir, ce qui soutient historiquement les économies émergentes.
- L’écart de qualité institutionnelle entre pays développés et émergents se réduit, notamment avec les pressions politiques croissantes sur l’indépendance des banques centrales occidentales.
Si le billet vert recule, les matières premières — souvent facturées en dollars — ont tendance à progresser. Les pays producteurs bénéficient alors d’une amélioration de leurs termes de l’échange. Dans ce contexte de rotation géographique et sectorielle, l’achat d’or en complément d’une exposition aux marchés émergents permet d’accompagner le cycle des matières premières tout en limitant le risque spécifique à un pays.
Matières premières et métaux précieux : un nouveau cycle haussier ?
L’envolée récente de l’or, de l’argent et du platine reflète selon Brooks un mouvement global vers les valeurs refuges. Il ne croit pas à une frénésie particulière des banques centrales — les achats seraient réguliers mais non spéculatifs — mais plutôt à un intérêt accru des investisseurs privés face aux incertitudes institutionnelles.
Dans un monde marqué par la fragmentation géopolitique, la montée du protectionnisme et la remise en cause de certaines règles commerciales, les actifs tangibles retrouvent une place centrale. Cette recherche de sécurité explique en partie la progression spectaculaire des métaux précieux. Dans cette dynamique de long terme, l’achat d’or comme valeur refuge internationale s’inscrit dans une logique de protection patrimoniale face aux chocs systémiques.
Guerre en Ukraine : une fin plus proche que prévu ?
Concernant le conflit russo-ukrainien, Robin Brooks estime que la guerre pourrait se terminer plus rapidement que les marchés ne l’anticipent, possiblement dès cette année, notamment si le soutien militaire américain venait à diminuer.
Toutefois, il se montre pessimiste quant aux conditions d’un éventuel accord, qui pourraient être défavorables à l’Ukraine. Une telle issue aurait des répercussions majeures sur les marchés de l’énergie, les sanctions et l’équilibre géopolitique européen. Dans un environnement où les décisions politiques peuvent brutalement redessiner les équilibres économiques, l’achat d’or pour se prémunir contre les chocs géopolitiques demeure une stratégie de prudence face à l’imprévisibilité internationale.
Protectionnisme, relocalisation et croissance mondiale
Malgré l’intensification des tensions commerciales — notamment entre les États-Unis et la Chine — la croissance mondiale s’est montrée plus résiliente que prévu, autour de 2,5 à 3 % récemment. Les flux commerciaux se réorganisent plutôt qu’ils ne disparaissent : les chaînes d’approvisionnement passent par des pays tiers, contournant partiellement les barrières tarifaires.
À court terme, la relocalisation industrielle peut stimuler l’investissement domestique. À plus long terme, cependant, elle risque d’entraîner une croissance plus modérée et une inflation légèrement plus élevée. Ce nouvel équilibre, moins mondialisé et plus fragmenté, favorise historiquement les actifs réels. Dans cette perspective structurelle, l’achat d’or pour préserver son pouvoir d’achat dans un monde plus inflationniste constitue une réponse cohérente aux mutations économiques en cours.
Faut-il vraiment quitter les États-Unis ?
La conclusion de Robin Brooks est nuancée : il ne s’agit pas d’abandonner l’Amérique, mais de diversifier davantage. Les flux étrangers restent solides, les institutions américaines demeurent puissantes, mais le cycle de surperformance boursière pourrait s’essouffler.
Dans un monde où le dollar pourrait s’affaiblir, où les marchés émergents gagnent en crédibilité et où les matières premières retrouvent un rôle stratégique, la diversification géographique et sectorielle devient essentielle. Aux côtés d’actions internationales et d’expositions aux pays producteurs de ressources, l’achat d’or physique comme pilier défensif d’un portefeuille mondial permet d’équilibrer rendement potentiel et résilience face aux cycles économiques.
Conclusion
La sous-performance récente de la bourse américaine ne signifie pas la fin de Wall Street, mais elle marque peut-être un tournant. Le monde devient multipolaire, les marchés émergents gagnent en attractivité et les investisseurs cherchent des protections face aux incertitudes monétaires et géopolitiques.
Plutôt qu’un « sell America », nous assistons à une reconfiguration des flux mondiaux. Pour les investisseurs avertis, l’enjeu n’est plus de choisir un seul camp, mais d’orchestrer intelligemment leur diversification dans un environnement en profonde mutation.


