La révolution de l’intelligence artificielle fascine autant qu’elle inquiète. Depuis près de deux ans, les investissements dans les infrastructures dédiées à l’IA explosent. Les géants technologiques construisent des centres de données gigantesques, achètent des millions de processeurs spécialisés et lèvent des centaines de milliards de dollars pour financer leur développement. Les marchés financiers, eux, semblent convaincus que cette révolution technologique transformera durablement l’économie mondiale.
Pourtant, une institution dont les prises de parole sont particulièrement rares vient de lancer l’un des avertissements les plus sérieux de ces dernières années. La Banque des règlements internationaux (BIS), souvent surnommée la « banque des banques centrales », estime que l’enthousiasme actuel autour de l’intelligence artificielle présente de nombreuses similitudes avec certaines des plus grandes bulles spéculatives de l’histoire économique. Son rapport annuel ne remet pas en cause le potentiel révolutionnaire de l’IA. Il souligne en revanche qu’un excès d’investissements, associé à des attentes de rentabilité irréalistes, pourrait déboucher sur une correction majeure, avec des conséquences bien au-delà du seul secteur technologique.
Pourquoi l’avertissement de la Banque des règlements internationaux est pris très au sérieux
Contrairement aux banques commerciales ou aux banques centrales nationales, la Banque des règlements internationaux joue un rôle beaucoup plus discret mais extrêmement influent. Installée à Bâle, en Suisse, elle coordonne une partie importante des réflexions menées par les banques centrales du monde entier sur les questions de stabilité financière, de régulation bancaire et de politique monétaire.
Lorsque cette institution publie un avertissement d’une telle ampleur, les marchés y prêtent généralement une attention particulière. Or, cette fois-ci, la BIS ne s’inquiète ni de l’inflation, ni de l’endettement public, ni même des tensions géopolitiques. Son inquiétude principale concerne directement les investissements massifs réalisés autour de l’intelligence artificielle.
Selon son rapport annuel, le risque n’est pas que l’IA échoue technologiquement. Au contraire, la BIS reconnaît pleinement son potentiel pour améliorer durablement la productivité des entreprises. Le danger réside dans l’écart qui pourrait progressivement apparaître entre les sommes investies aujourd’hui et les bénéfices réellement générés demain. Si les revenus attendus ne sont pas au rendez-vous, les investisseurs pourraient brutalement interrompre leurs financements, provoquant une correction comparable à celles observées lors des précédentes grandes bulles financières.
Des investissements colossaux qui rappellent les plus grandes bulles de l’histoire
La principale préoccupation de la BIS concerne l’ampleur exceptionnelle des investissements actuellement engagés.
Les grands fournisseurs mondiaux de services cloud — souvent appelés « hyperscalers » — consacrent des sommes gigantesques à la construction de nouvelles infrastructures informatiques. Amazon, Microsoft, Google, Oracle, Meta ou encore Alibaba investissent collectivement plus de mille milliards de dollars sur une période extrêmement courte afin de développer leurs capacités de calcul.
Cette course aux infrastructures ne se limite pas aux centres de données. Elle englobe également les semi-conducteurs, les réseaux électriques, les systèmes de refroidissement, les équipements de stockage ainsi que l’ensemble des technologies nécessaires au fonctionnement des modèles d’intelligence artificielle.
Pour financer ces dépenses, les entreprises multiplient les émissions d’actions et surtout les émissions obligataires. Les marchés semblent actuellement disposés à financer presque sans limite cette nouvelle révolution technologique, convaincus que les profits futurs justifieront ces investissements records.
C’est précisément cette confiance presque absolue que la BIS considère comme un facteur de risque.
Pourquoi les attentes de rentabilité pourraient devenir irréalistes
L’intelligence artificielle représente incontestablement une avancée technologique majeure. Sur ce point, la BIS ne formule aucune réserve. L’automatisation, l’analyse prédictive, les assistants intelligents ou encore les outils génératifs devraient améliorer durablement la productivité de nombreux secteurs économiques.
Le problème apparaît lorsque les marchés financiers commencent à valoriser ces perspectives comme si leur réussite était déjà totalement acquise.
Les investissements réalisés aujourd’hui supposent que les entreprises généreront demain des revenus exceptionnels pendant de nombreuses années. Or, personne ne peut encore mesurer précisément le retour sur investissement réel des milliers de milliards de dollars actuellement engagés.
Si les gains de productivité s’avèrent moins rapides que prévu ou si la concurrence réduit fortement les marges des entreprises spécialisées dans l’IA, les investisseurs pourraient revoir brutalement leurs anticipations. Une telle révision entraînerait alors une diminution rapide des financements disponibles, mettant fin au cycle actuel d’investissements massifs.
La BIS souligne que ce scénario constitue l’un des principaux risques pour l’économie mondiale au cours des prochaines années.
Les précédentes révolutions technologiques montrent que les bulles finissent souvent par éclater
L’un des aspects les plus intéressants du rapport de la Banque des règlements internationaux est qu’il ne compare pas la situation actuelle uniquement à la bulle Internet des années 2000. Les économistes de la BIS remontent beaucoup plus loin dans l’histoire afin d’identifier les mécanismes communs aux grandes vagues d’innovation.
Ils rappellent notamment la « canal mania » des années 1830, lorsque la construction de canaux en Grande-Bretagne avait attiré des capitaux gigantesques, avant que les investisseurs ne réalisent que les revenus espérés ne seraient jamais atteints. Ils évoquent également la « railway mania » des années 1840, durant laquelle les chemins de fer avaient suscité une euphorie comparable, provoquant une spéculation sans précédent avant un effondrement brutal des valorisations.
Plus près de nous, la bulle Internet de la fin des années 1990 constitue évidemment l’exemple le plus parlant. Les investisseurs avaient alors raison sur le fond : Internet allait effectivement transformer le monde. En revanche, ils avaient largement surestimé la vitesse à laquelle les entreprises allaient devenir rentables, ainsi que la valeur réelle de nombreuses sociétés cotées. Lorsque les bénéfices espérés ne se sont pas matérialisés, les marchés ont brutalement corrigé, entraînant plusieurs années de baisse des investissements et un ralentissement économique mondial.
C’est précisément cette nuance que souligne aujourd’hui la BIS : une technologie révolutionnaire n’empêche absolument pas la formation d’une bulle financière. Bien au contraire, ce sont souvent les innovations les plus prometteuses qui attirent les capitaux les plus importants, parfois bien au-delà de ce que les perspectives économiques peuvent réellement justifier.
Les marchés obligataires participent eux aussi à l’euphorie actuelle
L’analyse de la BIS ne se limite pas aux marchés actions. L’institution observe également une évolution préoccupante sur le marché du crédit.
Depuis plusieurs mois, les grandes entreprises technologiques profitent de conditions de financement extrêmement favorables. Les investisseurs acceptent de leur prêter des montants considérables à des conditions relativement avantageuses, convaincus que leur croissance future permettra de rembourser facilement ces dettes.
Les écarts de taux entre les obligations d’entreprises et les emprunts d’État — ce que les spécialistes appellent les « spreads de crédit » — restent proches de leurs plus bas niveaux historiques. Autrement dit, le marché considère aujourd’hui que le risque de prêter à ces entreprises demeure très faible.
Pour la BIS, cette confiance pourrait rapidement disparaître si les premiers signes de ralentissement apparaissaient. Une baisse des revenus liés à l’intelligence artificielle ou un ralentissement des investissements suffirait à modifier profondément la perception du risque. Les entreprises auraient alors beaucoup plus de difficultés à refinancer leurs projets, ce qui amplifierait encore le ralentissement économique.
Cette dépendance croissante au financement par la dette constitue ainsi l’un des principaux facteurs de vulnérabilité du secteur technologique.
Pourquoi un éclatement de la bulle IA dépasserait largement le secteur technologique
L’une des différences majeures entre la situation actuelle et les précédentes bulles réside dans le poids économique de l’intelligence artificielle.
Les investissements liés à l’IA irriguent désormais une grande partie de l’économie mondiale. Les fabricants de semi-conducteurs, les producteurs d’électricité, les entreprises spécialisées dans les infrastructures numériques, les groupes de construction, les fournisseurs de matériaux industriels ainsi que les opérateurs de centres de données bénéficient directement de cette vague d’investissements.
Aux États-Unis notamment, les dépenses massives engagées par les grands groupes technologiques contribuent fortement à soutenir la croissance du PIB. Les créations d’emplois, les investissements industriels et les commandes d’équipements alimentent actuellement une partie importante de l’activité économique.
Dans ce contexte, un ralentissement brutal des investissements aurait des conséquences bien au-delà des seules entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle. L’ensemble de la chaîne économique pourrait être affecté : industrie, énergie, immobilier d’entreprise, banques, marchés financiers et consommation.
C’est précisément cet effet de contagion qui inquiète aujourd’hui la Banque des règlements internationaux.
Pourquoi l’or pourrait bénéficier indirectement d’une correction des marchés
Le rapport de la BIS ne recommande évidemment aucun investissement particulier. En revanche, de nombreux analystes observent que les conséquences d’une éventuelle correction pourraient créer un environnement historiquement favorable aux métaux précieux.
Si une crise financière majeure devait émerger à la suite de l’éclatement de la bulle de l’intelligence artificielle, les banques centrales seraient probablement amenées à intervenir afin de stabiliser les marchés. L’histoire récente montre que ces interventions prennent généralement la forme de politiques monétaires plus accommodantes : baisse des taux directeurs, injections massives de liquidités ou nouveaux programmes d’achats d’actifs.
Ces mesures visent à soutenir le système financier, mais elles augmentent également la quantité de monnaie en circulation et peuvent exercer une pression supplémentaire sur les devises à long terme.
Historiquement, ce type d’environnement a souvent favorisé les actifs considérés comme des réserves de valeur, au premier rang desquels figure l’or. Celui-ci ne dépend ni des bénéfices d’une entreprise, ni de la solvabilité d’un État, ni des décisions d’une banque centrale. C’est précisément cette indépendance qui explique son attrait lors des périodes d’incertitude financière.
Il ne s’agit évidemment pas d’une garantie de performance, mais d’un comportement observé à plusieurs reprises au cours des grandes crises économiques des dernières décennies.
Les banques centrales face à un dilemme : soutenir la croissance ou freiner les excès
L’un des points les plus sensibles soulevés par la Banque des règlements internationaux concerne le rôle futur des banques centrales si la dynamique actuelle autour de l’intelligence artificielle venait à se retourner brutalement. Dans un scénario de correction importante des marchés, les autorités monétaires se retrouveraient face à un dilemme classique mais de plus en plus complexe : intervenir massivement pour éviter une crise systémique, ou maintenir une certaine rigueur monétaire pour ne pas alimenter de nouvelles bulles à l’avenir.
Depuis la crise financière de 2008, puis les chocs successifs liés à la pandémie et aux tensions géopolitiques, les banques centrales ont largement utilisé les outils de politique monétaire expansionniste : taux d’intérêt très bas, voire négatifs dans certains cas, et programmes d’achats d’actifs à grande échelle. Ces politiques ont permis de stabiliser les marchés, mais elles ont également contribué à une forte inflation des prix des actifs financiers et immobiliers, tout en alimentant l’endettement global.
Dans le contexte actuel, si la bulle de l’IA venait à se dégonfler rapidement, une nouvelle phase de soutien monétaire pourrait être envisagée. Or, chaque intervention de ce type a un effet secondaire bien connu : elle renforce les anticipations d’assouplissement futur, ce qui peut encourager de nouveaux comportements spéculatifs. La BIS met ainsi en garde contre un cercle potentiellement auto-entretenu entre innovation technologique, excès d’investissement et dépendance croissante aux politiques monétaires.
Le parallèle avec la dette mondiale et la fragilité du système financier
Au-delà de l’intelligence artificielle, la Banque des règlements internationaux insiste également sur un facteur structurel qui amplifie tous les risques : l’endettement mondial. États, entreprises et ménages ont accumulé des niveaux de dette historiquement élevés au cours des dernières décennies, en grande partie soutenus par des taux d’intérêt historiquement faibles.
Cette situation crée une fragilité particulière : lorsque les taux remontent, le coût du service de la dette augmente rapidement, ce qui réduit la marge de manœuvre des États et des entreprises. Dans un tel contexte, une crise sectorielle, même localisée comme celle potentiellement liée à l’IA, peut se propager beaucoup plus rapidement à l’ensemble du système financier.
La BIS rappelle implicitement que les périodes de forte innovation économique coïncident souvent avec des périodes d’expansion du crédit. Cela permet de financer la croissance et les investissements, mais cela augmente aussi la vulnérabilité globale lorsque les anticipations de rendement commencent à se détériorer.
Ce mécanisme est particulièrement visible aujourd’hui dans le secteur technologique, où les investissements massifs sont souvent financés par de la dette ou par des marchés actions très valorisés. Si la confiance venait à se dégrader, le désengagement des investisseurs pourrait être rapide et brutal, entraînant un effet domino sur l’ensemble des marchés mondiaux.
Une économie mondiale de plus en plus dépendante des géants technologiques
L’un des aspects les plus frappants de la situation actuelle est le poids croissant des grandes entreprises technologiques dans la croissance économique mondiale. Aux États-Unis en particulier, une part importante de la progression du PIB, des investissements et même des créations d’emplois est directement liée aux dépenses colossales engagées dans le développement de l’intelligence artificielle.
Les géants du secteur — souvent appelés « hyperscalers » — investissent à un rythme sans précédent dans les infrastructures numériques, les puces électroniques et les centres de données. Ces investissements soutiennent non seulement la croissance des entreprises concernées, mais aussi celle de nombreux secteurs annexes comme l’énergie, la construction ou l’industrie des semi-conducteurs.
Cette concentration crée toutefois une forme de dépendance systémique. Si la dynamique d’investissement venait à ralentir, l’impact ne se limiterait pas aux entreprises technologiques. Il pourrait se diffuser à l’ensemble de l’économie mondiale, affectant la production industrielle, les marchés de l’emploi et la confiance des consommateurs.
C’est précisément ce risque de contagion généralisée que souligne la Banque des règlements internationaux dans son analyse. Une correction du secteur de l’IA ne serait pas seulement un événement financier, mais potentiellement un choc macroéconomique global.
Conclusion : une innovation majeure, mais un équilibre économique fragile
L’intelligence artificielle représente sans conteste l’une des avancées technologiques les plus importantes de notre époque. Son potentiel en matière de productivité, d’automatisation et d’innovation est largement reconnu, y compris par les institutions les plus prudentes comme la Banque des règlements internationaux. Cependant, l’histoire économique montre que les révolutions technologiques s’accompagnent très souvent de phases d’exubérance financière, durant lesquelles les anticipations dépassent largement les réalités économiques à court terme.
Le message central de la BIS est donc nuancé : le problème n’est pas l’innovation elle-même, mais la manière dont elle est financée et anticipée par les marchés. Lorsque les investissements deviennent excessifs par rapport aux rendements attendus, le risque d’ajustement brutal augmente mécaniquement.
Dans un environnement déjà marqué par une dette mondiale élevée, des tensions géopolitiques persistantes et une inflation encore instable, une correction du secteur de l’IA pourrait agir comme un catalyseur de volatilité sur l’ensemble du système financier mondial.
Pour les investisseurs, cela souligne l’importance d’une approche équilibrée, fondée sur la diversification et la gestion du risque plutôt que sur la seule recherche de performance. Les cycles financiers ont toujours alterné entre phases d’euphorie et phases de correction, et rien ne suggère que la période actuelle fera exception.